Beethoven

Ce qui n'est pas dans le testament, Heiligenstadt, 10 octobre 1802

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Heiligenstadt, village de vignerons au nord de Vienne, nuit du 10 au 11 octobre 1802. Le 6, il a écrit à ses frères une lettre à ouvrir après sa mort. Ce soir il y a ajouté quelques lignes, et il l'a pliée.

Voilà. Plié. Ces feuilles pour mes frères, à lire quand je serai mort, et je ne suis pas mort. C'est l'inconvénient du genre. On écrit un testament comme on écrit un adagio, en croyant qu'on ne s'en relèvera pas, et à la fin on a faim.

La chandelle fume. Le vin nouveau est sur la table, tiré chez le vigneron d'en bas ; il pique et il est bon. La nuit des autres est silencieuse ; la mienne siffle. Je n'ai plus une nuit, j'en ai deux : celle qu'ils ont tous, et celle d'en dessous, qui bourdonne comme une ruche dans un mur. « Depuis six ans », ai-je écrit. « Trois ans », ai-je écrit à Wegeler l'an dernier. On ne sait jamais quand une chose pareille a commencé. On sait le jour où l'on a cessé de faire semblant.

Relisons ce que j'ai plié. « Ô vous, hommes, qui me tenez pour hostile, obstiné, misanthrope. » Bien. « Vous ne connaissez pas la cause secrète. » Bien aussi ; un peu de théâtre, mais le théâtre est bon quand il est vrai. « Il m'était impossible de dire aux hommes : parlez plus fort, criez, car je suis sourd. » Exact. Puis la flûte, le berger, et la phrase que ma main a eu du mal à tracer : « peu s'en fallut que je ne misse fin moi-même à ma vie. Elle seule, l'art, m'a retenu. » Et au milieu, mon plus beau mot, Patience, dont je n'ai jamais eu une once. Voyons maintenant ce que je n'ai pas écrit, puisque personne n'écoute.

Je n'ai pas écrit qui était « quelqu'un près de moi ». C'était Ries, le petit Ries, dix-sept ans, le fils de ce Franz Ries de Bonn qui a tenu notre maison debout l'été où ma mère mourait. Il m'a montré un berger dans le bois, avec une flûte taillée dans une branche. J'ai regardé la bouche du berger bouger. Rien. Une demi-heure, rien. Et le garçon a menti pour moi : « Moi non plus, je n'entends plus. » Dix-sept ans et déjà cette pitié. Je l'ai haï une seconde entière, puis j'ai regardé les feuilles. Je n'ai pas écrit non plus que je sais ce que jouait ce berger. Ils jouent tous la même chose, trois notes qui montent et une qui traîne ; je l'ai depuis Bonn. Je l'ai entendue mieux que lui : sans le vent, sans les fausses notes, avec la ruche par-dessus.

Je n'ai pas écrit mon âge, parce que je ne le sais pas. Vingt-neuf ans, trente et un : sur l'affiche de Cologne, mon père m'a vendu pour six ans quand j'en avais sept, ça faisait meilleur prodige, et il a laissé le mensonge sur moi comme une chemise trop petite. Il me tirait du lit la nuit pour me faire jouer devant des gens qui sentaient le vin. À dix-sept ans, si je compte comme lui, j'ai fait verser la moitié de son traitement entre mes mains, pour que Carl et Johann mangent. Un fils qui met son père sous tutelle. Je ne l'ai pas écrit à mes frères ; ils étaient là, ils ont mangé.

Je n'ai pas écrit que j'ai laissé un blanc à la place du nom de Johann. Chaque fois que sa place venait. Je ne sais pas pourquoi. Nikolaus, Johann, l'apothicaire : la main n'a pas voulu. Je remplirai plus tard. Il n'y a pas de plus tard, c'est le principe d'un testament, et je le remplirai quand même, un de ces jours, quand je l'aimerai.

J'ai écrit : « la vertu seule rend heureux, non l'argent, je parle par expérience. » Je parle par expérience de n'en pas avoir. J'ai relu trois fois le compte de ce que Carl a tiré de Zurich pour les trois sonates. Les princes m'aiment comme on aime un ours qui danse, et ils paient l'ours : Lichnowsky, six cents florins l'an, un quatuor d'instruments italiens que mes frères ne devront pas vendre tout de suite, et un dîner à quatre heures pour lequel j'aurais dû rentrer chaque jour à trois heures et demie me raser. Je ne me suis pas rasé. Steibelt est venu de Paris me défier chez Fries ; j'ai pris sa partie de violoncelle, je l'ai posée à l'envers sur le pupitre et j'ai joué là-dessus. Il est sorti avant la fin. Voilà l'ours.

J'ai écrit : « comme un exilé je dois vivre. » Pas écrit : exilé de quoi. De la fille aussi. Elle m'aime, je l'aime, je l'ai dit à Wegeler avec la phrase qui suit et qui est la vraie : elle n'est pas de mon rang. À Vienne ils prennent mon van pour un von, et je ne les détrompe pas ; ça vaut une pension. Ça ne vaut pas une comtesse.

J'ai écrit que les médecins ont tout aggravé. Écrivons le détail, puisque Schmidt joindra ces feuilles à l'histoire de ma maladie et que la postérité aime les recettes. Un âne m'a prescrit des bains froids ; un autre le Danube tiède, bon pour le ventre ; on m'a fait mettre de l'huile d'amande dans les oreilles : elles sont plus douces, elles n'entendent pas mieux. Vering m'a collé des écorces sur les deux bras qui les ont couverts de cloques, huit jours sans pouvoir jouer, et l'oreille pareille. Le petit Czerny, dix ans, m'a regardé le coton jaune dans les oreilles avec des yeux ronds ; il croit que les grands hommes sont faits comme ça. Schmidt, enfin, m'a envoyé ici six mois, au vert, comme un cheval : plus de bruit, plus de monde, de l'air. J'ai eu l'air. « Je repars comme je suis venu », j'ai écrit ça aussi. Ce que je n'ai pas écrit : j'ai fini ici la symphonie. Elle est en ré. Elle rit du premier accord au dernier. Personne ne saura dans quelle maison elle a ri.

Et le reste. « Elle seule, l'art, m'a retenu. » C'est vrai, et c'est moins noble que ça n'en a l'air. Un boulanger avec du pain au four ne se pend pas : il attend que ça sorte. J'ai dans le carnet la basse de mon Prométhée, que je tourne depuis un an et demi, quatre notes qu'on prendrait pour rien, et je vois déjà ce qu'on peut bâtir dessus : un finale, une symphonie entière peut-être, quelque chose de la taille du consul de Paris, un homme sans naissance qui commande aux naissances. Tant que j'ai ça dans le carnet, la corde peut attendre. Ce n'est pas du courage. C'est de l'avarice. Je ne laisserai pas ça à d'autres.

« Plutarque m'a conduit à la résignation », ai-je écrit à Wegeler. Il m'y a conduit ; je ne suis pas entré. Je lui ai écrit aussi : « Je veux saisir le destin à la gorge. » Celle-là, je la garde. L'autre, « avec joie je cours au-devant de la mort », je l'ai écrite pour qu'on pleure, et j'ai pleuré moi-même ; c'est facile, la chandelle y aide.

Je n'ai pas écrit ce qui reste dedans quand tout se tait dehors. Les aigus partent les premiers : les voix de femmes de loin, la flûte, le haut du violon. Le reste s'éloigne comme une chambre dont on ferme la porte. Mais dedans, tout est là. Je n'ai jamais eu besoin de l'oreille pour entendre ; je l'avais pour vérifier. Un homme qui perd les yeux perd le monde. Un musicien qui perd l'oreille perd les autres, c'est tout. Et j'ai écrit que j'aime les hommes. C'est vrai aussi. De loin.

Le post-scriptum, je le laisse, il est bon : un jour, un seul jour de joie pure, Providence. Je l'ai demandé sincèrement. Si elle tarde, je l'écrirai moi-même ; j'ai l'habitude d'écrire ce que je n'entends pas.

Je ne l'enverrai pas. Carl le lirait en caissier, Johann en apothicaire, et ils sauraient ; personne ne doit savoir d'avance. Le monde le lira quand je serai mort, il sera bien temps de me pardonner. Je le range là où je mets ce qu'on ne montre pas. Demain je descends à Vienne avec une symphonie qui rit, deux jeux de variations d'une manière tout à fait nouvelle qu'il faudra vendre cher à Leipzig, et un testament dans la poche intérieure. Le vin est fini. On verra qui meurt.


Il ne l'envoya pas. Rentré à Vienne, il écrivait dès le 18 octobre à Breitkopf & Härtel pour vendre ses deux jeux de variations, « traités d'une manière véritablement toute nouvelle » ; pas un mot d'oreilles. La Deuxième symphonie fut créée le 5 avril 1803. L'Héroïque suivit, son finale bâti sur les quatre notes de Prométhée, et sur la copie de la partition le nom de Bonaparte gratté jusqu'à trouer le papier, en mai 1804, quand le consul se fit empereur. Giulietta épousa un comte en novembre 1803 ; vingt ans plus tard, dans un cahier de conversation, il nota pour Schindler, en français : « j'étois bien aimé d'elle, et plus que jamais son époux ». Il vécut vingt-quatre ans de plus : Fidelio, la Cinquième, l'Immortelle Bien-Aimée de Teplitz (juillet 1812, une lettre jamais partie ou revenue, on ne saura jamais à qui), la surdité complète vers 1818 et les cahiers où l'on écrivait pour lui parler, cinq ans de procès pour arracher son neveu Karl à sa mère, avec l'aveu devant le tribunal des nobles, en 1818, que le van n'était pas un von ; et le 7 mai 1824, la Neuvième, où la contralto Caroline Unger dut le retourner vers la salle pour qu'il voie les applaudissements qu'il n'entendait pas. Ce jour de joie qu'il avait demandé à la Providence, il l'avait écrit lui-même, sur les vers de Schiller. En août 1826, Karl se tira une balle dans la tempe et survécut ; à la police, il dit que son oncle le tourmentait. Beethoven vieillit d'un coup. Il mourut le 26 mars 1827, à cinquante-six ans, d'hydropisie, sur un foie racorni « dur comme du cuir », dit l'autopsie, qui trouva aussi les nerfs auditifs atrophiés. Dix jours plus tôt, il avait accepté cent livres de la Société philharmonique de Londres en se disant dans le besoin ; dans un tiroir secret de son secrétaire, on trouva sept actions de banque, la lettre à l'Immortelle et les feuilles d'Heiligenstadt. Vingt mille personnes suivirent le cercueil, les écoles fermées ; Schubert portait un flambeau, et fut enterré à quelques pas vingt mois plus tard. En 2023 et 2024, son génome et ses cheveux, tirés de mèches authentifiées, ont montré une prédisposition aux maladies du foie, une hépatite B, du plomb à des dizaines de fois la normale, et un chromosome Y qui n'est pas celui des Beethoven de Belgique : quelque part entre 1572 et 1770, un enfant de la lignée n'était pas de son père. Sur l'oreille, l'ADN n'a rien dit.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

Le testament d'Heiligenstadt lui-même (6 octobre 1802, post-scriptum du 10), adressé à « mes frères Carl et [blanc] Beethoven », jamais envoyé, retrouvé dans ses papiers en mars 1827 et publié en octobre de la même année : l'aveu (« il m'était impossible de dire aux hommes : parlez plus fort, criez, car je suis sourd »), la honte (« comment avouer la faiblesse d'un sens qui devrait être chez moi plus parfait que chez les autres »), la flûte et le berger que « quelqu'un près de moi » entendait et pas lui, la tentation du suicide (« peu s'en fallut que je ne misse fin moi-même à ma vie ; elle seule, l'art, m'a retenu »), « comme un exilé je dois vivre », « la vertu seule rend heureux, non l'argent, je parle par expérience », « Patience, dit-on, c'est elle que je dois choisir pour guide », « avec joie je cours au-devant de la mort... viens quand tu veux, je vais courageusement au-devant de toi », et le post-scriptum du 10 : « comme les feuilles de l'automne tombent, flétries, ainsi l'espérance s'est desséchée pour moi... presque comme je suis venu ici, je repars... Ô Providence, fais m'apparaître une fois un jour pur de joie ! ». Il y écrit avoir dû « devenir philosophe dès sa vingt-huitième année » : il en avait trente et un ; il se croyait né en 1772, mensonge de son père jamais corrigé (en 1810 encore, devant son acte de baptême de 1770, il notera qu'il doit s'agir d'un frère aîné). Il y date le mal de « six ans » ; l'année d'avant, à Wegeler, il disait « trois ans ». Les lettres de juin et juillet 1801 à Wegeler et à Amenda, premier aveu écrit : sifflements et bourdonnements jour et nuit, les aigus et les voix lointaines perdus, les sons perçus sans les mots, la fuite de la société, les remèdes (« un âne de médecin » et ses bains froids, les bains tièdes du Danube, l'huile d'amande dans les oreilles), « Plutarque m'a conduit à la résignation », Lichnowsky et ses 600 florins par an ; celle du 16 novembre 1801 : les vésicatoires d'écorce de Vering qui lui couvrent les bras de cloques, « une chère fille enchanteresse qui m'aime et que j'aime... malheureusement elle n'est pas de mon rang » (Giulietta Guicciardi, comtesse, dédicataire du Clair de lune), et : « je veux saisir le destin à la gorge, il ne me courbera pas tout à fait ». La lettre à Breitkopf & Härtel du 18 octobre 1802, huit jours après le post-scriptum : deux jeux de variations « traités d'une manière véritablement toute nouvelle », à vendre ; pas un mot d'oreilles. La lettre à Schaden (1787) sur sa mère morte : « ma meilleure amie ». Et en 1823, dans un cahier de conversation, en français, sur Giulietta mariée depuis vingt ans : « j'étois bien aimé d'elle et plus que jamais son époux ».

Documenté (par des tiers)

L'affiche du concert de Cologne du 26 mars 1778 : « mon petit fils de six ans » ; il en avait sept. Les voisins Fischer (récit tardif) : le père ténor et ivrogne qui tire l'enfant du lit la nuit pour le faire jouer, l'enfant en larmes debout devant le clavier. Le décret de l'électeur, novembre 1789, versant à Ludwig la moitié du traitement paternel pour nourrir ses frères ; à la mort du père, décembre 1792, la note de l'électeur : les revenus de la taxe sur les boissons vont y perdre. L'album de départ pour Vienne, 1792 : Waldstein lui promet « l'esprit de Mozart des mains de Haydn » ; de Haydn, disait-il à Ries, il n'avait rien appris, et il faisait corriger ses exercices en cachette par Schenk. Lichnowsky : le logement chez lui, le dîner à quatre heures pour lequel il aurait dû rentrer chaque jour à trois heures et demie se raser (« je ne le supporterai pas », rapporté par Wegeler), le quatuor d'instruments italiens cité dans le testament. Steibelt, venu de Paris, chez le comte Fries en 1800 : Beethoven prend la partie de violoncelle de son quintette, la pose à l'envers sur le pupitre, improvise dessus ; Steibelt sort avant la fin (Ries). Czerny, dix ans, en 1801 : la chambre en désordre, la veste de poil de chèvre, et « du coton dans les oreilles, trempé d'un liquide jaunâtre ». Le Dr Schmidt et les six mois d'Heiligenstadt, avril-octobre 1802. Le berger : c'est Ferdinand Ries, dix-sept ans, fils du violoniste de Bonn qui avait soutenu la famille à la mort de la mère, qui le lui montra en promenade, avec sa flûte taillée dans une branche ; Beethoven n'entendit rien pendant une demi-heure, et Ries écrit lui-même qu'il lui assura ne plus rien entendre non plus, « ce qui n'était pas vrai ». Composé à Heiligenstadt cet été-là : la Deuxième symphonie, en ré, radieuse ; la sonate dite Tempête ; les Variations op. 34 et op. 35, celles-ci sur le thème de son ballet Prométhée (1801), dont la basse de quatre notes deviendra le finale de l'Héroïque. Vienne le tenait pour noble, le van pris pour un von ; il laissa faire jusqu'au tribunal de 1818. Toute la suite est documentée et va dans la chute.

Contesté, légende

Mozart en 1787 (« il fera parler de lui dans le monde ») : aucune source contemporaine. Le blanc à la place du nom de Johann : ressentiment, blocage, on ne sait pas. Les diagnostics : otospongiose, saturnisme, syphilis (rien ne l'étaye ; le génome de 2023 a trouvé une hépatite B et un risque hépatique génétique, l'analyse de 2024 du plomb à des dizaines de fois la normale, et la cause de la surdité reste inconnue). La Pastorale « composée au ruisseau d'Heiligenstadt » et la Tempête expliquée par Shakespeare : Schindler, qui a aussi ajouté après coup, de sa propre main, des entrées dans les cahiers de conversation (prouvé en 1977). « Prince, ce que vous êtes, vous l'êtes par le hasard de la naissance ; ce que je suis, je le suis par moi » : rapporté par Schindler, sans autographe. Le poing levé contre l'orage en mourant : un seul témoin, Hüttenbrenner. Le bâtard du roi de Prusse : rumeur imprimée dès 1810, chronologiquement absurde, qu'il refusa de démentir (« je me suis fait une règle de ne jamais écrire sur moi-même », à Wegeler, décembre 1826).

Le dispositif

Le testament est déjà une archive du « je », mais écrite pour les hommes, avec la posture de celui qui veut être pardonné après sa mort. Le texte est la nuit d'après : l'homme relit ce qu'il vient de plier et dit ce qu'il n'y a pas mis. Voix rude et rieuse, en sforzando : phrases courtes comme des accords, envolée d'une ligne, chute triviale ; objets (coton, huile, écorces, vin nouveau, carnet, chandelle) ; l'argent compté ; la sincérité intacte du post-scriptum. Ce qu'il dit du testament, des lettres de 1801, du berger, des médecins, de l'affiche de Cologne est adossé aux sources ; le reste est imaginé et assumé. Il ne l'enverra pas : il gardera les feuilles vingt-cinq ans.

À écouter ensuite

Napoléon

la nuit du poison, Fontainebleau, 12-13 avril 1814

Palais de Fontainebleau, nuit du 12 au 13 avril 1814, entre trois heures et l'aube.

12 min