Catherine II

La nuit de l'uniforme, route de Peterhof, nuit du 28 au 29 juin 1762

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Route de Peterhof, nuit du 28 au 29 juin 1762. Au matin, à Saint-Pétersbourg, la Garde a proclamé impératrice Catherine, trente-trois ans, princesse allemande arrivée à quatorze ans pour épouser l'héritier du trône de Russie : Pierre III, tsar depuis six mois, s'apprêtait à la répudier et à l'enfermer. Cette nuit, en uniforme d'officier, à la tête de quatorze mille hommes, elle marche sur Peterhof pour s'emparer de son mari avant qu'il ne s'échappe. Si elle le manque, l'empire a deux souverains, et elle une forteresse.

L'uniforme n'est pas à moi.

Il est au capitaine Talyzine, de la Garde. Le drap vert sent le tabac d'un autre. Les manches vont ; la taille flotte ; on a repris le ceinturon d'un cran. C'est le vieil habit russe, celui du temps de Pierre le Grand. Mon mari l'avait interdit : il voulait sa Garde en prussien, l'habit court, étranglé. Ce matin, les soldats ont arraché le prussien en pleine rue ; les caniveaux en étaient pleins.

Deux heures du matin. Halte au Cabaret rouge, une maison basse à dix verstes de la ville. On a dételé. Le ciel n'a pas noirci : en juin, ici, la nuit reste blanche, on lit une lettre dehors sans chandelle. Par la fenêtre, les feux, les faisceaux, les chevaux qui soufflent. Quatorze mille hommes couchés dans l'herbe avec leurs armes.

Au bout de la route, Peterhof, et dedans un homme qui est encore empereur.

Demain midi, il ne le sera plus. Ou bien c'est moi qui ne serai plus rien : une étrangère en habit volé, bonne pour la forteresse.

La princesse Dachkova respire contre mon épaule, en uniforme de lieutenant, dix-neuf ans, son sabre entre nous deux. Nous sommes étendues tout habillées, bottes aux pieds, sur le seul lit de la maison. Il est étroit comme une planche.

Je ferme les yeux. Je ne dors pas. Je compte.

Hier matin, à cette heure, c'est moi qu'on venait prendre au lit.

Six heures, Monplaisir, le pavillon au bord de l'eau, à Peterhof. Un pas dans la chambre. J'ouvre les yeux : Alexis Orlov, la balafre en travers de la joue, tranquille comme s'il m'annonçait la chasse.

« Il est temps de vous lever. Tout est prêt pour vous proclamer. »

Je demande quoi, comment. Il dit :

« Passek est arrêté. »

Trois mots, et tout est dit. Passek est des nôtres. À la question, il donnera les noms ; le mien est en tête de toutes les listes. Nous avions trois semaines devant nous ; nous avons jusqu'à ce soir.

Je passe une robe noire sans appeler mes femmes. Nous sortons par le jardin. La calèche attend derrière la grille.

Trente verstes. Alexis crève les chevaux. Aux dernières, les bêtes ne tirent plus ; on prend celles d'une charrette de paysan. À l'entrée de la ville, Grigori vient au-devant de nous avec le prince Bariatinski. Je vois Grigori debout dans la voiture, et je sais que rien n'est perdu.

Les casernes d'Izmaïlovo. Douze hommes au poste, un tambour.

Le tambour bat. Et ils sortent de partout, mal boutonnés, à moitié chaussés, tirant leurs habits. Ils me baisent les mains, les pieds, l'ourlet de ma robe. Deux soldats ramènent un prêtre par les bras, avec sa croix ; on me jure fidélité en désordre, en pleurant. Le hetman Razoumovski, leur colonel, met le genou en terre.

Puis les Semionovski, au pas de course.

Puis les Préobrajenski, les derniers, leurs grenadiers criant dans la poussière :

« Pardonne-nous d'être venus les derniers ! Nos officiers nous retenaient. En voilà quatre que nous t'amenons aux arrêts, pour te prouver notre zèle. »

À l'église de Kazan, l'archevêque m'attend sur le parvis, en chape d'or, la croix levée. Il me proclame Catherine Deuxième, impératrice et autocrate de toutes les Russies.

Autocrate. Pas régente.

Panine voulait une régence : mon fils sur le trône, moi tutrice, lui derrière. Les soldats juraient déjà. Il s'est tu.

Au palais d'Hiver, le Sénat et le Synode viennent l'un après l'autre baiser la main. Teplov rédige le manifeste sur un coin de table ; je dicte par-dessus son épaule. Panine m'amène Paul, mal réveillé, en chemise ; je porte mon fils à la fenêtre ; la place hurle sous nous.

Toute la journée, les envoyés de mon mari entrent dans la ville pour me sommer de rentrer dans le devoir. Le chancelier Vorontsov. Le prince Troubetskoï. Chouvalov. Chacun entre en grondant ; chacun finit à genoux, la main sur l'Évangile.

Lui, pendant ce temps, arrive à Peterhof pour la fête de demain, sa Saint-Pierre. Il trouve les chambres vides. Ma robe de gala est restée sur un fauteuil, et pas de femme dedans. Il ouvre les armoires, il court les allées. Il me cherche ; depuis dix-huit ans, c'est la première fois. Il fait fouiller jusqu'aux buissons du parc.

Le sort qu'il me gardait, je le connais. Il me l'a montré de loin toute l'année.

Il y a trois semaines, au banquet de la paix, devant la cour et les ambassadeurs, il se lève pour boire à la famille impériale. Je reste assise : la famille impériale, c'est l'empereur, moi, notre fils ; on ne se lève pas pour soi-même. Il m'envoie son aide de camp me demander raison. Je la donne. Alors il crie, par-dessus la table, devant l'Europe :

« Doura ! »

Sotte. Sa femme. En pleine table. Le soir même, il donne l'ordre de m'arrêter ; son oncle Georges le lui fait retirer. J'apprends l'ordre et la grâce dans la même heure. Je ne pleure pas. Je reprends mes comptes.

Je les tiens depuis dix-huit ans.

On m'a menée dans ce pays à quatorze ans pour épouser ce garçon. J'ai appris sa langue la nuit, pieds nus sur le plancher, à répéter mes leçons ; j'y ai pris une pleurésie dont j'ai manqué mourir. On l'a su dans la ville. La Russie m'a plainte, puis aimée ; c'était déjà cela de pris.

J'ai changé de foi, de nom, de calendrier. Je m'étais fait un règlement en trois articles, et je l'ai écrit : plaire au grand-duc, plaire à l'impératrice, plaire à la nation.

Le grand-duc. Il jouait aux soldats dans notre lit de noces. Une nuit, je suis entrée dans son cabinet : un rat pendait à un gibet haut comme la main. Il l'avait fait juger pour avoir mangé deux sentinelles d'amidon. J'ai ri. Il m'a dit gravement que je n'entendais rien aux lois militaires.

J'avais vingt-quatre ans. J'ai cessé de rire, pas de compter.

Et j'ai pris ce qu'on me laissait. Les livres : Tacite, Montesquieu, Voltaire ; dix-huit ans d'ennui, cela fait une bibliothèque. Les chevaux : l'impératrice Élisabeth me défendait la selle d'homme, elle y voyait la cause de mon ventre vide ; j'ai fait bâtir une selle qui se change, amazone au montoir, jambe passée sitôt l'allée tournée. Et des hommes. Grigori Orlov est le père de l'enfant que j'ai mis au monde en secret, ici, il y a onze semaines, pendant que mon valet Chkourine brûlait sa propre maison au bout de la rue : mon mari court à tous les incendies, il y est resté jusqu'aux cendres. On a emporté le petit chez la femme du valet, roulé dans une pelisse. Deux jours après, je paraissais à la cour, sanglée, souriante.

Voilà ce que je suis aussi.

Dachkova bouge ; son sabre glisse ; je le rattrape avant le plancher.

Par la porte entrebâillée, les officiers autour d'une chandelle inutile. Personne ne dort. On parle bas, comme à la veille d'une bataille où l'ennemi serait un seul homme.

Tout à l'heure, à la sortie de la ville, j'ai tiré l'épée pour saluer les régiments. Pas de dragonne au poignet : une épée prêtée, nue, comme le reste. Un sous-officier de la Garde à cheval a rompu les rangs, détaché le nœud de son sabre, me l'a tendu du bout des doigts. Puis sa monture, dressée à serrer l'escadron, a refusé de quitter le flanc de la mienne ; il tirait, la bête revenait, l'escadron riait. J'ai demandé son nom.

« Potemkine, Votre Majesté. »

Trois heures. On selle.

Dachkova est debout d'un bond, la main sur le sabre. Je lui dis que rien n'est arrivé, que tout arrive, qu'on monte.

La colonne se reforme dans le jour blanc. Je monte à califourchon, comme il est défendu. Treize ans de selle volée dans les jambes. Cette nuit, personne pour me le reprocher.

Au monastère de la Trinité, un cavalier vient à nous, de la boue aux genoux : le vice-chancelier Golitsyne, une lettre de la main de mon mari. Je la déplie sans descendre de cheval, dans le jour gris. Il me propose de partager le pouvoir. La moitié de l'empire, offerte à la femme qu'il appelait sotte devant l'Europe.

Je plie la lettre. Pas de réponse. Golitsyne demande à prêter serment.

Plus loin, un second courrier. Cette fois il abdique. Il demande à repartir pour son Holstein ; il demande qu'on lui laisse la Vorontsova, son violon, son chien.

Son violon. Son chien. Sa maîtresse. Pas une ligne pour son fils.

J'exige l'acte écrit de sa main, sans condition. Le texte est déjà rédigé ; Izmaïlov le porte dans sa sacoche.

Grigori m'apporte la nouvelle de la nuit avec le pain : à une heure, mon mari s'est présenté devant Cronstadt, sur une galère, dans le demi-jour. La place était à nous depuis le soir. La sentinelle a crié d'éloigner la galère, ou on la coulait. Il s'est dressé, il a écarté son manteau, il a montré son cordon :

« C'est moi ! L'empereur ! »

Du rempart, une voix :

« Il n'y a plus d'empereur. »

Il est descendu s'enfermer dans la cabine. Les dames de sa suite sanglotaient sur le pont. On a ramé vers Oranienbaum.

Le vieux Münnich était près de lui, le vainqueur des Turcs, rappelé de vingt ans de Sibérie. Il lui offrait de forcer le passage, ou de gagner l'armée de Poméranie et de revenir en six semaines reprendre l'empire par le fer. Il a préféré rentrer souper.

Alors je sais que c'est fait. Reste à aller le prendre.

Le soleil est haut ; il ne s'était pas couché. La route est droite jusqu'à Peterhof. Je lève la main. Les tambours. La colonne s'ébranle.


Le 29 juin au matin, Catherine entra dans Peterhof à la tête de la Garde ; il n'y eut pas un coup de feu. À Oranienbaum, Pierre III signa l'acte d'abdication qu'on lui apportait ; Frédéric II, qui lui devait le salut de la Prusse, dira : « Il se laissa détrôner comme un enfant qu'on envoie se coucher. » On le conduisit à Peterhof, on lui ôta l'épée, le cordon, l'uniforme, et une voiture fermée l'emmena au pavillon de Ropcha. Il y mourut une semaine plus tard, à trente-quatre ans, entre les mains d'Alexis Orlov, le balafré de Monplaisir. Le manifeste parla d'une colique hémorroïdale ; l'Europe n'en crut pas un mot ; le billet où Orlov s'accusait de la mort n'est connu que par une copie, que les historiens tiennent aujourd'hui pour douteuse. Catherine ne punit personne. Elle régna trente-quatre ans : la Crimée prise, la Pologne partagée après qu'elle en eut donné la couronne à Poniatowski, Voltaire en correspondance, le nom de Grande de son vivant. Le sous-officier à la dragonne, Potemkine, devint prince, feld-maréchal, maître du Sud, peut-être son époux secret. Elle mourut d'apoplexie le 6 novembre 1796, à soixante-sept ans. Elle s'était écrit, dix-huit ans plus tôt, une épitaphe en français qui ne disait rien du 28 juin : parvenue au trône de Russie, elle y voulut le bien ; dix-huit ans d'ennui et de solitude lui avaient fait lire bien des livres.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

La lettre à Stanislas Poniatowski du 2 août 1762, où elle raconte le coup : les mots d'Alexis Orlov dans la chambre de Monplaisir (« Il est temps de vous lever, tout est prêt pour vous proclamer », « Passek est arrêté »), la calèche, les douze hommes et le tambour d'Izmaïlovo, l'excuse des grenadiers du Préobrajenski arrivés les derniers avec leurs officiers aux arrêts, la journée des serments, et la défense faite à Poniatowski de venir en Russie. Les Mémoires, écrits en français : le règlement en trois points (plaire au grand-duc, plaire à l'impératrice, plaire à la nation), le russe appris la nuit pieds nus et la pleurésie de 1744, le rat pendu et les « lois militaires », la selle transformable et la défense de monter à califourchon faite par l'impératrice Élisabeth. L'épitaphe autographe en français, citée dans la chute.

Documenté (par des tiers)

Les Mémoires de la princesse Dachkova : les uniformes empruntés au capitaine Talyzine et au lieutenant Pouchkine, la halte au Cabaret rouge et le lit partagé tout habillées. La proclamation d'« autocrate » à l'église de Kazan, contre la régence que préférait Panine ; les serments du Sénat et du Synode ; le manifeste de Teplov ; les quatorze mille hommes ; le banquet de la paix, le « Doura ! » lancé à travers la table et l'ordre d'arrestation retiré sur l'intervention du prince Georges de Holstein ; Peterhof trouvé vide et la fouille du parc ; la tentative de Cronstadt vers une heure du matin, le refus de la place (« Il n'y a plus d'empereur »), Münnich à bord offrant de gagner l'armée de Poméranie ; les deux billets de Pierre (le partage du pouvoir, puis l'abdication, avec la Vorontsova, le violon, le chien) ; l'acte d'abdication rédigé d'avance ; la naissance cachée de Bobrinski le 11 avril 1762 et l'incendie allumé par le valet Chkourine ; la balafre d'Alexis Orlov ; le mot de Frédéric II sur l'enfant qu'on envoie coucher ; la mort à Ropcha le 6 juillet et le manifeste de la « colique hémorroïdale ». Dates du calendrier julien, en usage en Russie : le 28 juin est le 9 juillet grégorien.

Contesté, légende

Le billet où Alexis Orlov s'accuse de la mort de Pierre III : connu par une copie tardive, tenu pour douteux par les historiens récents ; ce qui s'est réellement passé à Ropcha est inconnu. La dragonne offerte par Potemkine et le cheval qui refuse de quitter le rang : tradition constante, invérifiable dans les pièces du jour, gardée ici en scène. Le mariage secret de Catherine et de Potemkine, plus tard : probable, jamais prouvé. La robe de gala trouvée par Pierre dans les chambres vides : détail des récits du temps. Le mot crié au banquet : « Doura » (sotte) selon la tradition, « folle », en français, selon d'autres témoins. Le serment de Golitsyne sur la route : les biographes le disent, la lettre de Catherine ne le dit pas.

Le dispositif

La halte du Cabaret rouge, de deux heures à l'aube, entre la ville gagnée et l'homme à prendre ; la journée du 28 revécue en scènes, les dix-huit ans de Russie en trois éclats, les courriers de Pierre reçus pendant la nuit et la marche. Imaginé : les gestes de la halte (le sabre rattrapé, le pain, les mots échangés avec Dachkova et le hussard), l'heure exacte des courriers, la forme brève des réponses de Potemkine et du hussard. Les répliques entre guillemets sont celles des sources ; la chronologie de Cronstadt est celle des récits du temps.

À écouter ensuite

Jeanne d'Arc

l'habit repris, Rouen, 27 mai 1431

Rouen, une tour du château de Bouvreuil, au matin du dimanche 27 mai 1431, jour de la Trinité.

13 min

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