Jeanne d'Arc
L'habit repris, Rouen, 27 mai 1431
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Rouen, une tour du château de Bouvreuil, au matin du dimanche 27 mai 1431, jour de la Trinité. Prisonnière des Anglais depuis un an, jugée par un tribunal d'Église depuis février, elle a abjuré trois jours plus tôt au cimetière de Saint-Ouen, par peur du feu, contre la promesse d'une prison d'Église ; on l'a ramenée ici, aux fers, chez les Anglais, en robe de femme. Ce matin, elle vient de remettre l'habit d'homme : relapse, donc le feu. Elle a dix-neuf ans.
L'habit était dans le sac, au pied du lit. Ils ne l'avaient pas emporté. Un sac d'habits d'homme, laissé trois jours dans la cellule d'une fille qui a juré de ne plus les porter, ce n'est pas un oubli : c'est un piège qu'on laisse armé. Je le savais. Je l'ai ouvert quand même.
Voilà. Les chausses sont lacées au pourpoint, aiguillette par aiguillette, jusqu'au col. Personne ne m'a tenu la main.
Ils me l'ont dit en latin, puis en français, pour être sûrs : si tu reprends cet habit, tu es relapse. Retombée, dans leur langue. Et une retombée, l'Église ne la juge plus : elle la rend aux Anglais, et les Anglais ont leur feu tout prêt depuis jeudi. Je le sais. Je l'ai su à chaque nœud. J'ai fait tous les nœuds.
Trois mois qu'ils me questionnent. Des rangs de robes fourrées d'un côté, et de l'autre une fille sur un banc, les fers aux pieds. Ce matin ils dorment, les plumes sont couchées, et pour une fois le procès va se tenir à l'endroit. Mes voix me disaient, avant les séances : réponds hardiment. Alors demande, Jeanne. Réponds.
Ton nom ? Jeanne. Jeannette, chez nous. D'Arc par mon père Jacques, Romée par ma mère ; en mon pays, les filles portent le surnom de leur mère. Ton âge ? Dix-neuf ans ou environ. Environ, parce que personne ne m'a jamais dit le jour où je suis née. Ton état ? Je file et je couds. Je l'ai dit à leurs maîtres et je le maintiens : pour filer et pour coudre, je ne crains femme de Rouen. Tes lettres ? Je ne sais ni A ni B. Les clercs de Poitiers en savaient beaucoup ; ils ont conclu qu'on pouvait me prendre quand même.
Mes voix ? Treize ans, l'été, vers midi, dans le jardin de mon père. Une voix du côté de l'église, à main droite, et avec elle une grande clarté. J'ai eu grand-peur. Elle est revenue. Un jour elle m'a dit d'aller en France, et j'ai su que je ne resterais pas. Je n'avais rien demandé. On ne demande pas ça, quitter sa mère et sa quenouille pour aller mener des hommes d'armes. On me l'a commandé. Le capitaine de Vaucouleurs m'a renvoyée d'abord ; je suis revenue ; à la fin il m'a donné des hommes, une épée et la route. À Chinon, on m'a menée au roi. Ce que je lui ai montré, ce que je lui ai dit, leurs juges me l'ont demandé de cent façons, par la douceur, par la menace, par la ruse. Rien. Ce qui est entre mon roi et Dieu n'est pas à eux. Passez outre.
Orléans. J'avais dit d'avance que le sang me sortirait du corps au-dessus du sein ; sous les Tourelles, le carreau d'arbalète est venu l'y chercher. J'ai pleuré comme une fille quand on l'a tiré, puis je suis remontée, et la bastille est tombée avant la nuit. Ensuite les villes qui ouvrent, Patay, Reims, le sacre. Mon étendard était dans la cathédrale, déployé, quand on a sacré mon roi ; ceux des capitaines étaient restés dehors. Un maître m'a demandé au procès pourquoi le mien. Il avait été à la peine ; c'était bien raison qu'il fût à l'honneur. J'ai regardé les greffiers écrire ma réponse. Jamais fille n'a été si écrite que moi, qui ne sais pas signer mon nom sans qu'on me tienne la main.
Voilà pour leurs questions. Maintenant celles qu'ils n'ont pas su poser. N'arrange rien, Jeanne. Tu n'as plus le temps d'arranger.
Franquet d'Arras. Un routier de Bourgogne, pris devant Lagny, meurtrier de son métier, pillard le reste du temps. Il était mon prisonnier. Je voulais l'échanger contre un homme de Paris que la partie adverse tenait ; mon homme est mort en prison ; alors le bailli m'a réclamé Franquet, et je l'ai laissé aller à sa justice. On l'a mis à mort. Je l'ai dit à leurs juges sans qu'on me tourmente : puisque mon homme était mort, j'ai consenti. Il était vivant, il était à moi, je l'ai lâché à la mort. Que celle qui se raconte en sainte s'arrête sur ce nom-là.
Beaurevoir. Sainte Catherine me défendait de sauter de la tour. J'ai sauté. Parce qu'on me vendait aux Anglais, et parce qu'on disait que Compiègne serait passée au fil de l'épée, jusqu'aux petits enfants. On m'a ramassée en bas, rompue, sans voix ; des jours sans pouvoir manger. J'ai demandé pardon à mes saintes. C'était ma première désobéissance. Il n'y en a que deux. La seconde, c'est jeudi.
Le drap d'or. Quand on m'a tirée de cheval à Compiègne, il y a un an et quatre jours, je portais une huque de drap d'or par-dessus l'armure. Une fille de laboureur, en or, sur un cheval de prix. Dis-le, puisque personne ne te le demandera plus : j'ai aimé ça. Les beaux habits, les bons chevaux, les gens à genoux au bord des routes qui tendaient leurs anneaux à toucher. Mon étendard portait Jhesus Maria ; la main qui le tenait était contente d'être regardée. Mes voix ne m'ont jamais reproché le drap d'or. Moi, ce matin, un peu.
Et Paris. J'ai fait donner l'assaut un jour de fête de Notre-Dame ; un trait m'a percé la cuisse, l'assaut a échoué ; devant La Charité, j'ai échoué encore. J'ai perdu des batailles. Ceux qui m'aiment l'oublient ; les juges, eux, avaient la liste.
Le procès, maintenant. Ils m'ont demandé si j'étais en la grâce de Dieu. Il n'y a pas de bonne réponse : dire oui, c'est l'orgueil ; dire non, c'est se condamner soi-même. J'ai dit : si je n'y suis, Dieu m'y veuille mettre ; et si j'y suis, Dieu m'y veuille tenir. Les plumes se sont arrêtées un instant ; je l'ai entendu. Un autre a voulu savoir si saint Michel était nu quand il venait à moi. J'ai demandé s'ils pensaient que Dieu n'eût pas de quoi le vêtir. Celui-là n'a plus rien demandé. Un jour, ils m'ont menée dans la grosse tour, devant les fers, les coins, les valets prêts à tourner. J'ai dit : vous pouvez me faire arracher les membres et l'âme du corps, je n'en dirai pas davantage ; et si j'en dis quelque chose, je conterai partout que vous me l'avez fait dire de force. Ils ont rangé leurs outils. Je n'étais pas brave : j'étais exacte. C'est jeudi que j'ai appris la différence.
Jeudi. Deux échafauds au cimetière de Saint-Ouen, un pour les prélats, un pour moi et le prêcheur ; une foule comme aux fêtes. Maître Érard a prêché contre moi, puis contre mon roi : il l'a dit hérétique. Là, j'ai crié : parlez de moi, pas du roi ; c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens. On m'a fait taire. Puis l'évêque a commencé à lire la sentence, et j'ai vu la charrette du bourreau qui attendait. Le feu n'était pas allumé ; il était promis, c'est pire. Alors la peur est venue. Pas celle des assauts, qui pousse en avant. Une peur qui vide les os par en dedans. J'ai dit que je me soumettais. On m'a lu un papier court comme un Pater : ne plus porter l'habit d'homme, ni les armes, ni les cheveux ras. On m'a tenu la main, et la main a fait un rond au bas du papier. Autour, il y en a qui riaient ; les Anglais criaient, furieux qu'on leur vole leur feu. Ce qu'il y avait au juste sur ce papier, je ne le saurai jamais : je ne sais pas lire. Si on y a mis que mes voix mentent, alors le papier a menti sur moi pendant qu'on me tenait la main. Mais ne te lave pas dans l'encre, Jeanne. Ce que tu as signé, quel que soit le papier, tu l'as signé pour ne pas brûler. Tout ce que j'ai dit jeudi, je l'ai dit par peur du feu. Voilà la phrase, entière, sans rabais. Quand ils monteront, je la leur donnerai telle quelle, qu'ils l'écrivent.
En échange, on m'avait promis l'Église : ses prisons, des femmes pour me garder, la messe enfin, plus de fers. J'ai eu la même tour, la même paille, la chaîne au même billot de bois, mes mêmes Anglais. Une robe, et les fers par-dessus. La robe, dans une chambre où des soldats dorment à côté de moi, c'est une porte sans loquet ; l'habit noué des chausses au col, c'est un verrou de toile. Ils le savent comme moi. Le sac est resté au pied du lit tout exprès : qu'elle retombe, et qu'on en finisse.
Vendredi, samedi, mes voix sont revenues. Elles n'ont pas crié. Sainte Catherine et sainte Marguerite m'ont dit la grande pitié de la trahison que j'avais consentie pour sauver ma vie. Trahison. Le mot n'est pas des juges ; il est de chez moi, et il est juste. J'ai renié, pour garder ma vie, ce qui me la faisait vivre. Une vie gardée à ce prix, dans leur tour, aux fers, sans messe, jusqu'à ce que mort s'ensuive : ce n'est pas une vie sauvée, c'est une mort en longueur.
Ce matin, les soldats m'ont ôté la robe et vidé le sac sur la paille. On le dira peut-être ainsi, et c'est vrai. Mais qu'on dise aussi le reste : ils ont jeté l'habit, ils ne l'ont pas lacé. Entre leurs mains qui l'ont jeté et les miennes qui ont fait les nœuds, il y a tout : le voulu. Jeudi, on m'a tenu la main pour tracer un rond au bas d'un papier que je ne savais pas lire. C'était leur main. Ce matin, chaque aiguillette, une à une, des chausses au col, sans personne. Je ne sais ni A ni B. Ceci est ma signature. Qu'ils montent la lire.
Ai-je peur du feu ? Oui. La peur de jeudi est encore là, au même endroit, elle boit. Mais j'ai pesé comme au marché. Des années dans cette tour, la chaîne, les mains des soldats, la messe toujours promise et jamais rendue, et au bout la même mort, plus tard, plus seule ; ou bien ma pénitence en une fois. J'aime mieux tout en une fois.
Les cloches sonnent la Trinité sur Rouen ; même ici, ça entre. À Domrémy, quand le marguillier oubliait de sonner complies, je le grondais, et je lui promettais des galettes pour qu'il n'oublie plus. Ce matin, personne n'oublie. Toutes les cloches de la ville font leur office, et moi le mien : je suis vêtue, je les attends.
Demande, Jeanne. De quoi as-tu peur ? Du feu. Qu'en fais-tu ? Je le laisse derrière, plié, avec la robe. Réponds hardiment. C'est répondu.
Le lendemain, lundi 28 mai, Cauchon et les juges montent constater la rechute. Elle leur donne sa phrase, et les greffiers l'écrivent : ce qu'elle a dit à Saint-Ouen, elle l'a dit « par peur du feu ». Le 29, les assesseurs la déclarent relapse ; le mercredi 30 au matin, deux frères viennent lui annoncer le feu pour le jour même. Elle crie qu'elle aimerait mieux être décapitée sept fois que brûlée ; à l'évêque venu la voir, elle dit : « Évêque, je meurs par vous. » On accorde à l'hérétique condamnée la confession et la communion qu'on lui refusait depuis un an. Vers midi, place du Vieux-Marché, la mitre de papier : Hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Un soldat anglais lui tend une croix faite de deux bâtons ; elle la baise et la serre contre elle ; on tient haut devant ses yeux la croix de la paroisse voisine. Elle meurt en criant Jésus, la dernière fois d'une voix si forte que toute la place l'entend. Le soir, le bourreau vient se confesser : il craint d'être damné, il a brûlé une sainte ; un secrétaire du roi d'Angleterre rentre en pleurant : nous sommes tous perdus. Les cendres vont à la Seine. Vingt-quatre ans plus tard, le 7 novembre 1455, sa mère, Isabelle Romée, traverse Notre-Dame de Paris pour porter la supplique qui rouvre le procès ; en 1456, la condamnation est cassée et un exemplaire en est lacéré publiquement à Rouen. En 1920, l'Église qui l'avait brûlée la fait sainte. Elle ne savait ni A ni B : ce sont ses juges qui ont écrit son livre, un registre levé pour la perdre, et l'on n'y entend qu'elle.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
Rien, au sens strict : elle ne savait ni lire ni écrire (« je ne sais ni A ni B ») ; trois lettres dictées portent une signature « Jehanne » d'une main raide, apprise ou guidée. Mais ses paroles ont été notées pendant trois mois, séance par séance, par les greffiers du procès de condamnation (minute française de Guillaume Manchon), et c'est de là que viennent, telles quelles : « dix-neuf ans ou environ » ; « pour filer et pour coudre, je ne crains femme de Rouen » ; la réponse sur l'état de grâce ; « Pensez-vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ? » (saint Michel) ; « il avait été à la peine, c'était bien raison qu'il fût à l'honneur » (l'étendard au sacre) ; le récit des voix (treize ans, l'été, midi, le jardin du père, la voix du côté de l'église, la grande clarté, la peur) ; l'aveu du saut de Beaurevoir (défendu par sainte Catherine, fait quand même, pardon demandé) ; l'aveu sur Franquet d'Arras (l'échange mort, le routier laissé à la justice) ; la réponse aux instruments de torture (« si vous me faites arracher les membres... je dirai après que vous me l'avez fait dire de force ») ; le « Passez outre » ; le refus de livrer le « signe » donné au roi ; et le 28 mai, consignée par les greffiers : la peur du feu comme motif de tout ce qu'elle a dit à Saint-Ouen. S'y ajoutent les lettres dictées : aux Anglais (mars 1429), aux villes, avec le ton d'ultimatum (« faites raison au Roi du ciel ; rendez à la Pucelle les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises »).
Documenté (par des tiers)
Le déroulé de la semaine : procès-verbaux des 24, 28 et 29 mai 1431, puis les dépositions du procès en nullité (1455-1456 : Massieu, Manchon, Ladvenu, Toutmouillé, Isambart de la Pierre, les gens de Domrémy, les compagnons d'armes). D'eux viennent : la cellule aux fers, la chaîne, les gardes anglais dont trois dormaient dans la chambre, le sac d'habits d'homme laissé dans la cellule, les deux échafauds de Saint-Ouen, la cédule « courte » lue en quelques lignes, la main guidée pour signer, la fureur des assistants anglais frustrés du bûcher, le retour aux mêmes fers malgré les promesses, puis le 30 mai : la mitre de papier (« Hérétique, relapse, apostate, idolâtre »), la croix de deux bâtons tendue par un soldat anglais, le nom de Jésus crié dans les flammes, le bourreau épouvanté le soir même, les cendres jetées à la Seine. Prudence de méthode : les témoins de 1456 parlent devant un tribunal qui veut la réhabiliter, vingt-cinq ans après ; le texte ne s'appuie que sur ce qui est croisé.
Contesté, légende
Le pourquoi de la reprise d'habit, trois versions concurrentes : le procès-verbal du 28 mai la dit volontaire (« plus licite de porter l'habit d'homme étant parmi les hommes », et les promesses non tenues) ; Massieu dit en 1456 la robe ôtée par les gardes et le sac jeté ; Ladvenu parle d'une tentative de viol par un « grand seigneur » anglais. Le texte fait tenir les versions ensemble dans sa bouche : la contrainte d'abord, le voulu par-dessus. Contesté aussi : le contenu exact de la cédule signée (les témoins de 1456 disent quelques lignes ; le procès-verbal insère un texte long qui renie ses voix) ; son rire en signant (un témoin) ; la date de naissance du 6 janvier 1412 (une seule lettre de courtisan, sujette à caution : on sait seulement « dix-neuf ans ou environ ») ; le cœur intact dans les cendres (rapporté, invérifiable) ; l'épée de Fierbois brisée sur le dos d'une fille qui suivait l'armée (rumeur d'époque, elle élude au procès) ; les fausses Jeanne d'après 1431 (Claude des Armoises). La nature des voix : hors de portée de l'historien ; le texte reste dans sa tête, où elles sont vraies.
Le dispositif
Ce monologue est de moi : elle n'a pas écrit une ligne, l'invention est assumée à cent pour cent, comme pour Gengis Khan. Mais chaque fait et presque chaque réplique sortent des deux procès ; le matin de la Trinité est précisément le seul moment de cette semaine sans témoin ni greffier : c'est le trou de l'archive, et c'est là que le texte se tient. Ma lecture : la reprise de l'habit comme signature.