Charles Quint
La nuit de l'abdication, Bruxelles, 25 octobre 1555
14 min
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Bruxelles, la nuit du 25 octobre 1555, dans la petite maison du parc où l'empereur vit retiré. Cet après-midi, dans la grande salle du palais du Coudenberg, Charles Quint, cinquante-cinq ans, maître des Espagnes, des Pays-Bas, de la moitié de l'Italie et des Indes d'Amérique, a remis les Pays-Bas à son fils Philippe, de son vivant, devant les États généraux en larmes. Pour entrer dans la salle, il s'est appuyé sur l'épaule d'un jeune homme de vingt-deux ans, Guillaume d'Orange.
Il pleut sur Bruxelles.
J'écoute la pluie sur les carreaux et le feu qui reprend. Van Male vient de remettre une bûche ; il s'est retiré sans bruit derrière la porte.
Les mains me brûlent. La goutte est dans les deux depuis l'aube. Ce matin, on a dû me fermer les doigts sur le bâton, un par un.
Neuf heures du soir. Sainte-Gudule sonne. La ville boit à la santé de son nouveau seigneur.
Le nouveau seigneur, c'est mon fils.
Sur la table, les dépêches d'Espagne, en pile. Pour les Pays-Bas, depuis cet après-midi, je ne suis plus rien. Pour la Castille, l'Aragon, les Indes, je suis encore le roi ; les actes ne seront prêts qu'en janvier. L'Empire ira à mon frère.
Je rends tout, pièce par pièce, comme on défait une armure. Ce soir, le plastron.
Trois heures, cet après-midi. La grande salle.
Au bas des marches, j'ai arrêté la chaise à porteurs.
« Pas de chaise. J'entre debout. »
De la main droite, le bâton. De la gauche, j'ai cherché une épaule. La plus proche était celle du prince d'Orange. Guillaume. Vingt-deux ans. Une principauté tombée sur lui à onze ans ; je l'ai fait élever ici, catholique, chez ma sœur ; cet été, je lui ai donné l'armée de la Meuse. Il a plié son pas sur le mien sans que je demande rien.
Une épaule jeune, dure, tranquille. Je m'y suis appuyé de tout le bras.
Nous sommes entrés. La salle entière s'est levée dans un seul bruit de bancs. Les chevaliers de la Toison d'or à droite, les princes à gauche, les députés des dix-sept provinces, ville par ville, et derrière eux la foule, qui a forcé les portes malgré les hallebardiers. Aux murs, la vieille tenture de Gédéon et sa toison de laine. Pas un Espagnol dans la salle : ma sœur n'en a laissé entrer aucun, quelle que fût sa qualité. Nos adieux, entre gens d'ici.
J'ai traversé au pas d'un jeune homme qui réglait le sien sur un vieillard.
Quarante ans que je connais cette salle. J'y suis entré un 5 janvier, à cette même heure ; j'avais quinze ans ; mon grand-père Maximilien m'y a fait déclarer majeur devant les mêmes bancs. Chièvres, mon gouverneur, me soufflait les noms. Ce jour-là je portais l'or. Aujourd'hui le noir, et la Toison au cou.
Je me suis assis sous le dais aux armes de Bourgogne, Philippe à ma droite, ma sœur Marie à ma gauche. On a lu l'acte de cession. Puis je me suis soulevé, ma note à la main, le bras revenu sur l'épaule de Guillaume.
J'ai compté ma vie à voix haute, comme un capitaine rend ses comptes en fin de campagne.
« J'ai passé neuf fois en haute Allemagne, six fois en Espagne, sept fois en Italie, dix fois ici, en ces Pays-Bas, quatre fois en France, deux fois en Angleterre, deux fois en Afrique. Quarante voyages. Huit fois j'ai traversé la Méditerranée, trois fois l'Océan. Cette fois sera la quatrième : pour aller m'ensevelir en Espagne. »
Dans la salle, on n'entendait que mon souffle entre les phrases.
J'ai dit mes forces finies. J'ai confessé mes fautes, celles de l'inexpérience quand j'étais jeune, celles de l'orgueil ensuite. Et puis :
« Si j'ai fait injure à quelqu'un, je proteste que ce fut à mon insu. Je le regrette, et je supplie les présents et les absents de me le pardonner. »
Là, ma voix a cassé.
J'ai pleuré. Devant tous ces hommes debout.
J'ai relevé les yeux : un vieux chevalier de la Toison sanglotait dans ses mains ; aux bancs d'Anvers, les mouchoirs étaient sortis ; au fond, l'ambassadeur d'Angleterre s'essuyait les yeux du revers du gant.
Philippe a quitté son siège. Il s'est jeté à mes pieds et m'a demandé ma main pour la baiser. J'ai posé cette main gonflée sur sa tête, je l'ai béni, je l'ai relevé, je l'ai embrassé.
« Défendez la religion et la justice. Et que le ciel vous accorde un fils à qui vous puissiez un jour remettre votre puissance, sans qu'il vous y force. »
Il a dit oui, en espagnol.
Puis il s'est tourné vers les États, ses nouveaux sujets, et leur a parlé debout, le chapeau à la main :
« Ne sachant m'énoncer avec assez de facilité ni en flamand ni en français, permettez que l'évêque d'Arras me serve aujourd'hui d'interprète. »
J'ai regardé les bancs pendant que Granvelle déroulait ses périodes. Des visages de la laine et du change, des hommes qui pèsent tout. Un maître né à Gand s'en va ; il leur en vient un de Valladolid, qui leur parle par la bouche d'un évêque. Personne n'a bougé. Tout le monde a compté.
Ensuite Marie a rendu la régence. Vingt-cinq ans qu'elle tenait ces provinces pour moi, à cheval dès l'aube, aux papiers jusqu'à la nuit. Sa voix n'a pas plié. Ses mains, si.
On m'a redescendu dans la chaise. Sous les arbres du parc, malgré la pluie, des gens attendaient de me voir passer. Un homme a crié : « Vive l'Empereur ! »
Encore vrai, pour un temps. L'Empire attendra mon frère.
Van Male entre. Il mouche la chandelle qui file, en allume deux autres. Il ne s'en va pas.
« Sire, Monsieur de Quijada demande si Votre Majesté soupera. »
« J'ai soupé trente ans trop vite. Qu'on m'apporte la bière. »
Elle vient, fraîche, dans le hanap couvert. Les médecins la défendent. Je bois deux longues gorgées.
Puisque c'est soir de comptes, autant les faire tous.
L'Empire. Je l'ai acheté. J'avais dix-neuf ans ; mes agents ont versé aux électeurs plus de huit cent mille florins d'or, l'argent des Fugger d'Augsbourg pour plus de moitié. Le courrier m'a trouvé à Barcelone. Élu, disait-il. À l'unanimité.
Rome. Mes lansquenets, que je ne payais plus, ont mis la Ville au sac ; le pape s'est terré au château Saint-Ange. J'ai fait suspendre les fêtes pour la naissance de Philippe, j'ai mis ma cour en deuil, j'ai fait prier dans toutes mes églises pour la délivrance du Saint-Père. J'ai dit qu'un peuple chrétien ne pouvait se réjouir quand son pasteur était dans les fers. Les fers étaient à moi. J'ai gardé les fruits de sa peur.
Tunis. Ma croisade, ma plus belle victoire, Barberousse en fuite. J'ai livré la ville au sac. Tués ou vendus, on m'a dit trente mille ; on ne m'a pas tout dit. J'ai fait crier l'ordre d'arrêter ; il est venu tard. J'étais venu en libérateur ; je suis reparti par des rues qui sentaient ce que sentent les rues après un sac.
Et ma mère.
Quarante-six ans enfermée à Tordesillas, une chambre au-dessus du fleuve. On la disait folle. Tant qu'elle vivait recluse, la Castille était à nous deux, c'est-à-dire à moi. Elle est morte en avril. Je n'ai pas fait le voyage. Je ne l'ai presque jamais fait.
Je l'ai vue pour la première fois à dix-sept ans, un soir de novembre, avec ma sœur Éléonore. C'est moi qui ai défendu qu'on porte de la lumière dans la chambre. Dans le noir, une voix a demandé : « Mais êtes-vous mes enfants ? » Puis : « Que vous êtes devenus grands en peu de temps ! » Elle n'a pas voulu que je lui baise la main. Elle nous a embrassés et nous a dit d'aller nous reposer, qu'il était tard. Je suis ressorti avec son royaume.
Une braise roule sur le carreau. Van Male rentre la repousser du pied, ajoute une bûche, ressort.
Innsbruck, il y a trois ans. Maurice de Saxe, que j'avais fait électeur, marchait sur moi pour me prendre vivant. On m'a chargé de nuit dans une litière, la goutte aux deux jambes, et on a passé la montagne aux torches, sous une pluie battante. J'entendais les porteurs glisser sur les pierres et se reprendre. Derrière nous, dans la ville, on ouvrait mes coffres.
Un empereur romain, emporté dans la montagne comme un ballot qu'on sauve.
L'hiver suivant, Metz. Trente mille hommes perdus devant la muraille sans livrer un assaut : le froid, le typhus, le flux de ventre. J'ai levé le siège au jour de l'an. On me prête un mot, depuis : la fortune est femme, elle garde ses faveurs pour les jeunes. Je ne sais plus si je l'ai dit. J'aurais pu.
Il y a un mois, jour pour jour, Augsbourg. La paix qui donne à chaque prince le droit de choisir sa foi, et aux sujets le devoir de suivre leur prince. Trente ans de guerres pour tenir la chrétienté d'un seul tenant, et cela finit en bornage de paroisses. Je n'ai pas voulu que ma main signe. Ferdinand a signé. C'est signé.
Voilà le compte.
Au mur, à gauche du lit, Isabelle. Titien ne l'a jamais vue ; il l'a peinte morte, d'après une toile maladroite que je lui ai envoyée. Il a retrouvé le visage. Le portrait me suit dans tous mes bagages. Seize ans qu'elle est morte. Le noir m'est resté.
Je tire à moi le paquet d'Espagne. Je romps le premier cachet ; la cire saute sur le tapis de table. Une affaire de galères, une affaire de blés. J'écris deux lignes en marge et, au bas, de cette main qui ne ferme plus, je signe : Yo el Rey.
Moi le roi. En janvier, ces deux mots passeront à Philippe, comme le reste.
Van Male attend près de la porte.
« À quelle heure éveillerai-je Votre Majesté ? »
Demain, pas de conseil, pas d'ambassadeur, pas d'États. Personne ne m'attend. Quarante ans que cela ne m'était pas arrivé.
« À six heures. Les horloges. »
Il sait. Juanelo vient demain avec l'ouvrage que je lui ai commandé, un ciel entier dans un pied de cuivre. Le roi de France en fait rire les cours : l'empereur démonte des horloges. Nous l'ouvrirons ensemble, jusqu'aux dernières roues.
Il sort. La pluie s'est tue ; l'eau tombe encore des arbres, goutte à goutte, sur les feuilles.
Je souffle la chandelle la plus proche. La dernière image, avant le noir : Isabelle, de profil, qui ne me regarde pas.
Je me couche sur le côté droit. C'est celui où la goutte dort aussi.
Le 16 janvier 1556, dans la même petite maison, Charles signa la cession des couronnes d'Espagne, de Sicile et des Indes : Philippe II régnait désormais sur le premier empire du monde. En septembre, il signa sa renonciation à l'Empire et en confia l'acte à une ambassade que menait le prince d'Orange, puis s'embarqua à Flessingue pour l'Espagne et gagna en litière le monastère de Yuste, en Estrémadure. Il y vécut vingt mois, entre les messes, les horloges de Juanelo et les anchois que ses médecins défendaient et qu'il faisait venir quand même, lisant les dépêches que Philippe continuait de lui envoyer. Les fièvres le prirent en août 1558 ; il mourut le 21 septembre vers deux heures du matin, la chandelle bénite dans la main droite, le crucifix d'Isabelle dans la gauche, après avoir dit : « Il est temps. » Son majordome écrivit qu'il rendit l'âme en disant « Jésus ». L'ambassadeur d'Angleterre, au soir de l'abdication, avait mandé à Londres que pas un homme de l'assemblée n'avait retenu ses larmes. L'Espagne et l'Autriche des Habsbourg, séparées ce jour-là, ne se réunirent plus jamais ; la paix d'Augsbourg tint soixante ans, puis l'Allemagne brûla pendant trente. Et douze ans après la cérémonie, les Pays-Bas se soulevèrent contre Philippe. L'homme qui prit la tête de la révolte, que Philippe mit à prix et fit abattre à Delft en 1584, était Guillaume d'Orange. Pour sortir de l'histoire, l'empereur s'était appuyé sur l'épaule qui allait la retourner contre son fils.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
Le discours du 25 octobre, prononcé par lui, ses notes à la main ; le texte n'en existe que par les relations des témoins (voir plus bas). Les Commentaires, écrits en juin 1550 en remontant le Rhin et achevés à Augsbourg : l'original français est perdu, le texte est connu par une traduction portugaise publiée en 1862 par Kervyn de Lettenhove ; ils sont à la troisième personne, comme César, seul le prologue adressé à Philippe parle en « je » ; c'est la matière du compte des voyages que le discours reprend. Les instructions secrètes à Philippe (Palamós, 1543), de sa main : les conseillers pesés un par un, l'ordre de ne se remettre qu'à Dieu et à soi. La lettre à Ferdinand du 12 septembre 1556 portant renonciation à l'Empire. La signature « Yo el Rey » est celle de tous ses actes castillans.
Documenté (par des tiers)
La cérémonie, par la relation anonyme des archives des Pays-Bas (publiée par Gachard dans les Analectes belgiques), par Pontus Heuterus, présent à vingt ans, par le secrétaire Godelaevus et par la dépêche de l'ambassadeur d'Angleterre Sir John Mason, présent : le vendredi 25 octobre 1555, vers trois heures de l'après-midi, dans la grande salle du palais du Coudenberg ; l'empereur attend dans la chapelle, entre appuyé de la main droite sur un bâton, de la gauche sur l'épaule de Guillaume de Nassau, prince d'Orange, vingt-deux ans, et reste appuyé sur lui pendant le discours ; l'estrade aux armes de Bourgogne, les chevaliers de la Toison d'or à droite, les princes à gauche, les députés en amphithéâtre, la foule entrée de force malgré les hallebardiers ; la tenture de Gédéon aux murs (Motley) ; aucun Espagnol admis dans la salle, par volonté de Marie de Hongrie. Le discours : quarante ans écoulés « le 5 janvier dernier » depuis son émancipation par Maximilien « dans cette même salle et à cette même heure » (il avait en réalité quatorze ans et dix mois, quinze à l'usage du temps) ; neuf séjours en haute Allemagne, six en Espagne, sept en Italie, dix aux Pays-Bas, quatre en France, deux en Angleterre, deux en Afrique, quarante voyages, huit traversées de la Méditerranée, trois de l'Océan, « et cette fois sera la quatrième, pour aller m'ensevelir en Espagne » (Sandoval) ; l'aveu des fautes d'inexpérience et d'orgueil, le pardon demandé aux présents et aux absents ; les larmes de l'empereur et de la salle (Mason : pas un homme de l'assemblée qui n'ait pleuré ; Heuterus : « mon propre visage en était tout inondé ») ; Philippe à genoux demandant la main à baiser, la main posée sur sa tête, la bénédiction, la recommandation de la religion et de la justice et le vœu d'un fils « qui ne vous y force point » ; Philippe s'excusant de ne savoir s'énoncer « ni en flamand ni en français » et faisant parler l'évêque d'Arras, Antoine Perrenot de Granvelle ; Marie de Hongrie se démettant dans la même séance après vingt-cinq ans de régence (elle-même écrivait « plus de vingt-quatre »). L'habit de deuil et le collier de la Toison ; la goutte, les mains à moitié paralysées, la litière (cristaux d'acide urique retrouvés dans un os conservé, étude de 2006) ; la retraite dans la petite maison du parc du Coudenberg, décrite par Mignet lors de la visite de Coligny en mars 1556. L'horloger Juanelo Torriano : le Microcosmo achevé vers 1551, la pension et le titre de maître des horloges en 1552, un second automate planétaire commandé en 1554, le départ pour l'Espagne dans la suite de l'empereur ; en 1554, Henri II faisait dire aux cours que l'empereur « pour se distraire s'amusait à monter et à démonter des horloges ». L'élection impériale du 28 juin 1519 achetée environ 835 000 florins, dont 543 000 avancés par Jakob Fugger ; la nouvelle apprise à Barcelone. La fuite d'Innsbruck devant Maurice de Saxe, que Charles avait fait électeur : la nuit du 19 mai 1552, en litière, sous une pluie battante, par le Brenner jusqu'à Villach, les bagages impériaux pillés. Le siège de Metz, du 19 octobre 1552 au 1er janvier 1553, environ trente mille hommes perdus sans assaut. La paix d'Augsbourg, 25 septembre 1555, négociée et signée par Ferdinand ; Charles avait refusé d'y paraître et ne l'a jamais ratifiée. Jeanne la Folle, morte à Tordesillas le 12 avril 1555, recluse depuis février 1509 ; la rencontre du 4 novembre 1517, rapportée par le chroniqueur Laurent Vital d'après les présents : le roi défendit qu'on portât de la lumière dans la chambre ; Jeanne demanda « Mais êtes-vous mes enfants ? », s'étonna qu'ils fussent « en peu de temps devenus grands », refusa le baisemain, les embrassa et les envoya se reposer. Isabelle de Portugal, morte le 1er mai 1539 ; le portrait posthume achevé par Titien en 1548 d'après une toile que Titien jugeait très ressemblante « quoique d'un pinceau trivial », emporté dans tous les déplacements jusqu'à Yuste. Tunis, 21 juillet 1535 : la ville livrée au sac, de dix à trente mille tués, dix à vingt mille réduits en esclavage, vingt mille captifs chrétiens libérés. Rome, mai 1527 : le sac par les troupes impériales impayées, Clément VII prisonnier au château Saint-Ange ; Charles suspendit les fêtes de la naissance de Philippe, prit le deuil, ordonna des prières publiques « disant qu'un peuple chrétien ne devait pas se réjouir quand son pasteur est dans les fers », et garda les avantages. La table : la gloutonnerie des dernières années (lettres de Quijada et Gaztelu : anchois, anguilles, bière glacée dès le matin, malgré les médecins) ; Roger Ascham, qui le vit à table à Augsbourg, retient surtout le vin du Rhin bu « par quarts entiers ». Les abdications espagnoles signées le 16 janvier 1556 ; la renonciation à l'Empire portée aux électeurs par une ambassade que mena le prince d'Orange, admise à Francfort en 1558 ; l'embarquement à Flessingue en septembre 1556, l'entrée à Yuste le 3 février 1557 ; la mort le 21 septembre 1558 vers deux heures du matin, la chandelle bénite dans la main droite, le crucifix d'Isabelle dans la gauche, « Ya es tiempo » puis « Jesús » (lettre de Quijada, témoin). Guillaume d'Orange, capitaine général de l'armée de la Meuse depuis juillet 1555, chef de la révolte des Pays-Bas à partir de 1568, mis à prix par Philippe II en 1580, assassiné à Delft le 10 juillet 1584.
Contesté, légende
Le mot de Metz (« la fortune est femme, elle garde ses faveurs pour les jeunes ») n'a aucune source du XVIe siècle : c'est un décalque du Prince de Machiavel ; le texte le donne comme un mot prêté, non comme une parole tenue. « Le soleil ne se couche jamais sur mon empire » : aucune source contemporaine ne le met dans sa bouche, la première application datée est de 1585, sous Philippe II ; le texte ne l'emploie pas. « Ay, Jesús » comme dernier mot vient de Sandoval ; le témoin direct, Quijada, n'écrit que « Jesús ». Les funérailles que Charles aurait fait célébrer de son vivant à Yuste : témoignages divergents, Gachard le signale ; établis, les services pour son père, sa mère et sa femme fin août 1558. Les deux horloges impossibles à accorder : légende du XVIIIe siècle. Le sac de Tunis « pendant trois jours » : tradition ; les récits sourcés montrent l'ordre d'arrêter les tueries. Le paludisme de Yuste est un diagnostic rétrospectif.
Le dispositif
La nuit du 25 octobre 1555, dans la petite maison du parc, de neuf heures au coucher ; l'empereur revit la cérémonie de l'après-midi en scènes, pendant que Van Male, son gentilhomme de chambre, entre et sort. Imaginé : la pluie, les heures de la nuit, les entrées et répliques de Van Male et le mot de Quijada, la bière de ce soir-là, les dépêches d'Espagne signées cette nuit, la visite de Juanelo promise pour le lendemain, les torches d'Innsbruck, les gestes des assistants pendant les larmes, les mains de Marie, Chièvres soufflant les noms en 1515. Les paroles du discours, du pardon, de Philippe et de Jeanne suivent les relations et les chroniques, parfois resserrées ; la recommandation à Philippe est ramassée d'après Juste et Mignet.