Cicéron
Le cou tendu, Formies, 7 décembre 43 av. J.-C.
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Formies, sur la côte du Latium, à l'aube du 7 décembre 43 avant notre ère. Cicéron, soixante-trois ans, l'orateur qui a sauvé la République de Catilina et l'a défendue contre Antoine en quatorze discours, est sur la liste des proscrits : Antoine, Octave et Lépide, maîtres de Rome depuis dix jours, paient sa tête vingt-cinq mille drachmes. Deux fois il a pris la mer, deux fois le vent et le mal de mer l'ont ramené à terre. Les soldats sont en route.
Le froid. La mer, derrière les pins, qui n'arrête pas.
Je n'ai pas dormi. Je suis resté sur le lit tout habillé, le manteau sur le visage. Le plafond a blanchi. C'est le jour.
Formies. Ma maison, celle qui regarde le golfe. J'y ai écrit des livres. J'y ai eu des amis à dîner qui sont morts.
L'estomac remonte encore. Deux fois cette semaine je suis monté sur un navire, deux fois le vent m'a rejeté, et la mer m'a retourné les entrailles comme un poisson qu'on vide. Un homme de soixante-trois ans ne se cache pas dans une cale.
Un corbeau sur la fenêtre. Il croasse, il saute sur le lit, il tire le manteau de mon visage avec son bec. Je ne le chasse pas.
À Astura aussi, il y en avait. Sur le navire. Ils criaient dans les cordages.
L'intendant entre. Il ne dit pas bonjour.
« Les porteurs sont prêts. Le navire attend à Caieta, à mille pas. »
« Combien d'hommes ? »
« Douze, avec des couteaux. Ils se battront. »
Douze esclaves contre des soldats. Je les regarde par la porte. Ils ont les yeux de gens qui se battront.
Rome, il y a dix jours. Sur le Forum, trois hommes ont fait clouer une liste blanche. Antoine, Lépide, et le petit. Mon nom est dessus. Vingt-cinq mille drachmes pour ma tête, à qui la porte. Dix mille, la liberté et le droit de cité de son maître, si c'est un esclave.
Le petit. Octave. Vingt ans. J'ai fait de lui un sénateur et un général, avec ma bouche, devant le Sénat, en janvier. Je disais de lui : il faut le louer, le décorer, l'élever. Élever, en latin, se dit comme enlever. On le lui a répété. Il n'a pas ri.
On m'a dit qu'il a résisté deux jours avant de donner mon nom à Antoine. Deux jours. Je les compte.
Atticus n'est pas sur la liste. Mon ami de quarante ans, à qui j'ai écrit chaque jour de ma vie. Il a prêté de l'argent à Fulvia quand Antoine était en fuite, ce printemps ; Antoine s'en souvient. Atticus a toujours su à qui prêter. Je ne lui en veux pas. Je lui aurais écrit ce matin, si j'avais eu une tablette.
Brutus est en Macédoine, Cassius en Syrie, avec des légions. Ils viendront. Trop tard pour moi, et je crois, trop tard pour eux.
Quintus. Mon frère est parti de Tusculum avec moi, sa litière contre la mienne, et il est retourné à Rome chercher de l'argent, parce que nous n'avions rien pris. Je n'ai pas de nouvelles. Quand on n'a pas de nouvelles de Rome, on en a.
« Marcus. »
Personne ne m'appelle ainsi ici. C'est sa voix. C'est la fatigue.
Je me lève. Les jambes tiennent. Je me passe la main gauche sur le menton, comme toujours. La barbe a poussé, les cheveux sont longs et sales, personne ne m'a coiffé depuis Tusculum. Le vieil homme qu'ils vont trouver n'est pas celui du Forum.
Avant-hier, le cap Circé. Le navire a touché terre et j'ai dit : on remonte vers Rome. À pied. Cent stades. Je voulais entrer chez Octave et me tuer sur son foyer, devant ses dieux, pour que ma mort reste sur sa maison. J'ai marché. Puis j'ai pensé à ses gens, aux tortures, à ce qu'on fait d'un vieil homme qu'on prend vivant. J'ai fait demi-tour. Je suis revenu à Astura. J'ai passé la nuit assis.
Voilà l'homme. Je le dis une fois. J'ai fait étrangler cinq hommes sans procès, dans le Tullianum, un soir de décembre, il y a vingt ans, et j'ai dit au peuple en sortant : ils ont vécu. J'ai pleuré tout un exil, un an et demi, à Thessalonique, comme une femme, et mes lettres sont là pour le prouver. J'ai fait un vers sur mon consulat que toute la ville récite en riant, et c'est un mauvais vers. J'ai répudié Terentia après trente ans, épousé ma pupille, une enfant, pour sa dot, et je l'ai renvoyée quand ma fille est morte. Tullia. Celle-là, c'est la seule blessure. Je n'en parle pas.
Et j'ai parlé. Quatorze fois contre Antoine, debout, depuis septembre de l'année dernière. La deuxième, je ne l'ai même pas prononcée : je l'ai écrite, on l'a copiée, elle est partout. Elle dit qu'il a vomi devant le peuple en plein Forum, qu'il s'est fait entretenir par Curion, qu'il a été sa femme. Il ne me pardonnera pas la deuxième. Je ne l'écrirais pas autrement.
« Maître, le navire. »
Je regarde le golfe par la porte ouverte. Gris, des crêtes blanches. Là-bas aussi, Antoine attend. J'ai le dégoût de la fuite. Et de la vie, un peu.
« Je mourrai dans la patrie que j'ai si souvent sauvée. »
Je l'ai dit à voix haute. C'est une phrase. Je fais encore des phrases. Bien.
« La litière. On descend quand même. Doucement. »
On me porte. Les allées couvertes, sous les treilles nues, puis les bois, mille pas jusqu'à la mer. Les esclaves marchent vite, les couteaux sous la tunique. Le corbeau nous suit d'arbre en arbre.
Et puis, derrière, des pas de soldats. Le fer, le cuir, le bruit qu'on n'oublie pas quand on l'a entendu une fois sous ses fenêtres.
Une voix.
« Par là. Il descend à la mer. »
Je connais cette voix. Philologus. L'affranchi de mon frère. Je lui ai appris les lettres grecques, à ma table, à Tusculum.
« Posez la litière. »
Ils la posent. Ils tirent les couteaux.
« Rangez cela. Vous ne pouvez rien. Restez tranquilles. Souffrez ce que le sort impose. »
Ils obéissent. Ils obéissent toujours. C'est le seul tribunal que j'aie gagné à coup sûr.
Un centurion. Herennius. Derrière lui, un tribun. Je le reconnais aussi. Popillius. Je l'ai défendu, il y a des années, dans une affaire de parricide. Il a de la mémoire, Antoine.
Ils s'arrêtent. Ils me regardent. La plupart des soldats se détournent, se couvrent le visage. Le vieil homme aux cheveux longs, le visage rongé. Ce n'est pas la statue.
Je me tiens le menton de la main gauche. Je le regarde, Herennius. Longtemps. Il ne bouge pas.
Je penche la tête hors de la litière. Je tends le cou. Je ne bougerai plus.
Herennius trancha la tête, puis, sur l'ordre d'Antoine, les mains, celles qui avaient écrit les Philippiques. On les cloua aux Rostres, la tribune d'où Cicéron avait parlé pendant trente ans ; Fulvia, la femme d'Antoine, se fit apporter la tête, lui ouvrit la bouche et lui perça la langue avec ses épingles à cheveux ; plus de gens vinrent la voir, écrit Appien, qu'il n'y en avait eu pour l'écouter vivant. Antoine, qui présidait une élection quand on lui apporta la tête, s'écria que les proscriptions pouvaient finir maintenant, et couronna le centurion. Philologus fut livré à Pomponia, la sœur d'Atticus, qui avait été la femme de Quintus. Tite-Live, qui avait seize ans, écrira que de tous ses malheurs Cicéron n'en supporta aucun comme un homme, sauf sa mort. Antoine mourut à Alexandrie treize ans plus tard, de sa propre épée, vaincu par le petit ; c'est sous le consulat du fils de Cicéron, collègue d'Octave cette année-là, que le Sénat fit abattre ses statues et interdit à tout Antoine de porter le prénom de Marcus. Le petit régna quarante-quatre ans sous le nom d'Auguste. Vieux, il surprit un jour un de ses petits-fils un livre de Cicéron à la main ; l'enfant, effrayé, cacha le livre sous sa robe ; l'empereur le prit, le lut longtemps, debout, et le lui rendit : un homme savant, mon enfant, un homme savant, et qui aimait sa patrie.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
Les lettres (Ad Atticum, Ad Familiares) et les Philippiques portent le fond du portrait : le mot sur Octave rapporté à Cicéron lui-même par Decimus Brutus en mai 43 (Ad Familiares 11, 20 : le jeune homme « à louer, à décorer, à élever », et « élever » se dit en latin comme « enlever » ; on l'avait répété à Octave) ; les quatorze Philippiques, de septembre 44 à avril 43, la deuxième jamais prononcée mais diffusée par écrit, qui accuse Antoine d'avoir vomi en public, d'avoir vécu aux crochets de Curion et d'avoir été sa femme ; les lettres d'exil de 58-57, en larmes ; le vers sur son consulat (« O fortunatam natam me consule Romam ») que les Anciens ont moqué ; les lettres sur la mort de Tullia en février 45. Le dernier mot connu de sa vie, « je mourrai dans la patrie que j'ai si souvent sauvée », vient du fragment de Tite-Live, non d'un texte de Cicéron.
Documenté (par des tiers)
Tite-Live, livre 120, conservé par Sénèque le Rhéteur (Suasoriae 6) : parti de Rome à l'approche des triumvirs, plusieurs fois en mer et ramené par les vents contraires et le mal de mer, la phrase « moriar in patria saepe servata », les esclaves prêts à se battre, l'ordre de poser la litière et de subir ce que le sort impose, le cou tendu hors de la litière sans trembler, la tête puis les mains coupées, « qui avaient écrit contre Antoine », la tête posée aux Rostres entre les deux mains, la villa haute « à un peu plus de mille pas de la mer », le dégoût « de la fuite et de la vie », le jugement final (« de tous ses malheurs, il n'en supporta aucun comme un homme, sauf sa mort »). Plutarque (Vie de Cicéron 46-49) : Antoine exigeant sa tête, Octave résistant deux jours et cédant le troisième ; Tusculum, le départ avec son frère Quintus, Quintus retourné chercher de l'argent et tué à Rome avec son fils ; Astura, le navire, le cap Circé, les cent stades vers Rome pour se tuer sur le foyer d'Octave, la peur des tortures, la nuit d'angoisse ; Caieta et la villa, les corbeaux sur le navire et sur la fenêtre, celui qui tire le manteau ; la litière portée vers la mer par les allées couvertes, le centurion Herennius et le tribun Popillius Laenas, que Cicéron avait défendu dans un procès de parricide, l'affranchi Philologus montrant le chemin, le menton tenu de la main gauche, les cheveux longs et sales, le visage rongé, les soldats qui se détournent, la tête tranchée, les mains coupées sur l'ordre d'Antoine, l'exposition aux Rostres, le mot d'Antoine (« que les proscriptions finissent maintenant »), la vengeance de Pomponia sur Philologus, le consulat du fils de Cicéron l'année de la chute d'Antoine, et Auguste vieux devant son petit-fils (« un homme savant, mon enfant, un homme savant, et qui aimait sa patrie »). Appien (Guerres civiles IV) : la prime, vingt-cinq mille drachmes attiques à un homme libre, à un esclave la liberté, dix mille drachmes et le droit de cité de son maître ; Antoine sur son tribunal, ravi, couronnant le centurion ; les listes ; plus de gens vinrent voir la tête qu'il n'y en avait eu pour l'écouter. Dion Cassius (47, 8) : Fulvia perçant la langue de ses épingles à cheveux. Les dates : la loi Titia du 27 novembre 43, la mort le 7 décembre à soixante-trois ans, Octave à vingt ans, l'exécution des complices de Catilina le 5 décembre 63 (« ils ont vécu »), le divorce de Terentia, le mariage et le renvoi de Publilia, la mort de Tullia. Antoine mort à Alexandrie en 30 ; Auguste mort en 14 de notre ère.
Contesté, légende
Les derniers mots au soldat qu'on lit partout (« il n'y a rien de convenable dans ce que tu fais, mais tâche au moins de me tuer convenablement ») ne sont ni chez Plutarque, ni chez Appien, ni chez Dion, ni chez Tite-Live : légende moderne, écartée ; la seule parole attestée de la fin est celle sur la patrie, dite à la villa, avant l'arrivée des tueurs. Les récits ne se superposent pas : chez Appien, le tueur est le centurion Laena, mis sur la piste par un cordonnier, client de Clodius, qui scie la tête en trois coups par inexpérience et ne coupe qu'une main ; chez Dion, c'est Popillius Laenas, et la main droite seule ; le texte suit Plutarque (Herennius, Philologus, les deux mains) et Tite-Live, chez qui les mains sont coupées par les soldats eux-mêmes et non sur ordre d'Antoine. Le circuit Astura, cap Circé, cent stades vers Rome est de Plutarque seul ; Appien et Tite-Live font fuir tout droit de Tusculum à Formies. La scène de Pomponia forçant Philologus à manger sa propre chair : Plutarque la donne d'après « quelques historiens » et note que Tiron, dans sa vie de Cicéron, ne mentionne même pas la trahison de Philologus. La statue que Popillius se fit dresser, assis et couronné, près de la tête : Dion Cassius, seul. La récompense de deux cent cinquante mille drachmes au centurion : Appien. La tête sur la table d'Antoine pendant ses repas : Appien, avec un « on dit ». Le dîner de César chez Cicéron avec deux mille hommes eut lieu à Pouzzoles, pas à Formies, et n'est pas dans le texte. L'âge exact de Publilia n'est pas connu, « très jeune » seulement. Tiron, présent ou non ce jour-là : les sources ne le disent pas. La date du 7 décembre est celle de la tradition ; aucune source antique ne donne le jour ni l'heure, ni ce que devint le corps.
Le dispositif
L'aube du 7 décembre 43 à la villa de Formies, puis la litière jusqu'aux pins et la rencontre : le corbeau, l'intendant, les esclaves armés, le refus du navire, la voix de Philologus, Herennius, le cou tendu. Les scènes de mémoire (Astura, le cap Circé, le Tullianum, l'exil, Terentia, Tullia, la deuxième Philippique) entrent par une sensation et sortent par un geste. Un « je » d'orateur qui s'entend faire des phrases et le sait. Imaginé : les paroles de l'intendant et des esclaves, la voix entendue de Quintus, l'enchaînement des minutes, le corbeau qui suit la litière ; les mots de Cicéron aux esclaves et sur la patrie sont ceux de Tite-Live, le geste du menton et le regard sont ceux de Plutarque.