Cortés

La Nuit Triste, Tenochtitlan, 30 juin 1520

13 min

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Une butte au bord du lac de Mexico, le soir du 1er juillet 1520 ; un temple aux murs épais, des feux maigres, la pluie. Hernán Cortés, trente-cinq ans, vient de perdre en une nuit la moitié de ses hommes, tout l'or amassé depuis le débarquement et la ville qu'il tenait depuis huit mois. Tenochtitlan est à trois lieues derrière lui ; Tlaxcala, le seul refuge possible, à une semaine de marche. Il compte.

Ils passent devant moi un par un, et je compte. C'est le premier ordre que j'ai donné sur cette butte : qu'on se compte. Les capitaines crient les noms, les hommes répondent ou ne répondent pas, et moi, assis sur une pierre du temple, je tiens le registre dans ma tête comme je le tenais jadis sur le papier. Vingt-trois chevaux. Il y a deux jours, j'en avais plus du double. Pas un canon : le lac les garde. Pas un grain de poudre sèche. Des arbalètes sans carreaux, des épées ébréchées jusqu'à la garde, et des hommes qui saignent debout, parce que s'asseoir, c'est commencer à mourir.

J'ai été notaire avant d'être soldat. Des années à Azúa, dans l'île Española, à coucher sur le papier les vaches, les dettes et les morts des autres. On ne guérit pas de ce métier : je conquiers comme on instrumente, un acte après l'autre, et chaque acte signé. Quand j'ai rompu avec le gouverneur Velázquez, qui voulait me reprendre la flotte, je n'ai pas levé l'étendard d'une révolte, j'ai fondé une ville. Une place de sable, trois baraques, un nom : la Villa Rica de la Vera Cruz. Son conseil, élu entre nous, m'a nommé capitaine général au nom du roi, et le tour était joué : je ne désobéissais plus à un gouverneur, j'obéissais à une ville qui n'existait pas la veille. La légalité est une arme comme la poudre. Il suffit de la fabriquer soi-même.

Voici ce que le registre dira de cette nuit. Nous sommes sortis vers minuit, sous une bruine qui éteignait les mèches. Quarante hommes portaient un pont de poutres, pour franchir les coupures de la chaussée. Première coupure : le pont posé, la colonne passe, j'ai cru que Dieu dormait pour nous. Puis une femme. Une femme qui puisait de l'eau nous a vus, et elle a crié. Après elle, les conques, le grand tambour, et le lac entier s'est mis à ramer. Ils sont venus par milliers, des deux côtés de la chaussée, et nous ne voyions rien que des mains sortant de l'eau noire. Le pont, enfoncé sous le poids, n'a pas pu être relevé. À la deuxième coupure, il n'y avait plus de pont. Il y a eu les canons, les coffres, les chariots, les chevaux, puis les hommes. La troisième coupure, personne ne l'a franchie sur des poutres : on l'a franchie sur les morts. J'écris cette phrase dans ma tête et je la regarde. Elle est exacte. C'est le pire de ce métier de greffier, l'exactitude.

L'or. Hier soir, avant de sortir, j'ai fait ouvrir la salle du trésor. La part du roi, le quinto, chargée sur une jument et sur les épaules de porteurs tlaxcaltèques, remise aux officiers de Sa Majesté devant témoins : l'acte est en règle, la jument est au fond du lac. Le reste, je l'ai abandonné aux soldats : prenez, leur ai-je dit, mieux vaut vous que ces chiens. Mes vieux compagnons ont pris quatre pierres vertes, qui se troquent contre du pain. Les hommes de Narváez, frais débarqués, se sont chargés de barres d'or, et l'or a choisi son camp : il les a couchés au fond des canaux, lestés de leur propre paie. Cette nuit, chacun est mort de ce qu'il portait. Botello aussi est resté dans l'eau, Botello qui lisait les astres et m'avait juré que cette nuit était la bonne, que toute autre nous perdrait. Ses étoiles étaient peut-être exactes : nous sommes quelques centaines de vivants. Elles ne l'avaient pas compté, lui.

Velázquez de León est mort à l'arrière-garde, lui qui avait choisi mon camp contre son propre sang, le gouverneur. Alvarado est arrivé à pied, la lance à la main, sa jument tuée sous lui ; derrière lui, presque personne. Un fils de Moctezuma est mort sur la chaussée, sous les flèches de son propre peuple. Et Moctezuma lui-même est mort avant-hier, sur une terrasse de notre quartier, où je l'avais envoyé calmer sa ville. J'écrirai au roi : une pierre, lancée par les siens, et il s'est laissé mourir en trois jours, refusant les soins et le manger. On écrira en face que nous l'avons achevé avant de fuir. Je connais la valeur des deux récits : le mien est signé, l'autre non, et cela ne prouve rien. Ce qui est vrai, et que je n'écrirai nulle part : vivant, il ne me servait plus. Ma sauvegarde, mes vivres, mon otage, tout cela avait cessé de rendre. Sa mort ne m'a rien coûté. Voilà la phrase que le greffier refuse, et que cette nuit me fait dire.

Puisque j'en suis aux aveux, tenons le registre de mes propres pièces, une fois, sur cette pierre. À Cholula, j'ai fait tuer en deux heures ce que j'ai écrit au roi : trois mille. J'ai arrondi vers le bas, comme tout le monde. Ils préparaient un guet-apens, ont juré mes alliés ; mes alliés haïssaient Cholula. À la fête de Toxcatl, pendant que je battais Narváez sur la côte, Alvarado a taillé dans les danseurs du grand temple : des seigneurs désarmés, la fleur de leur noblesse, des mains coupées tenant encore les tambours. C'est ce massacre qui a levé la ville contre nous. Revenu, je ne l'ai pas pendu. Je lui ai jeté sa honte au visage devant tous, et je l'ai gardé. J'avais besoin du bras ; j'ai pris le crime avec, il était compris dans le prix. Et les Tlaxcaltèques morts cette nuit à porter mon pont, mon or et mes blessés, nul ne les a comptés, pas même moi qui compte tout. C'est cela, tenir registre : choisir ce qui existe.

Mais sur la chaussée, entre deux coupures, avec l'eau à la ceinture, j'ai posé une question, une seule. Pas : combien de morts. Pas : où est l'or. J'ai demandé : Martín López ? Vivant, m'a-t-on crié, il marche devant. Alors j'ai dit, et des hommes qui saignaient m'ont regardé comme on regarde un fou : allons, rien ne nous manque.

López est charpentier de navires. C'est lui qui m'a bâti, cet hiver, des brigantins pour promener Moctezuma sur son lac ; la ville les a brûlés au premier jour de sa colère, et elle a cru brûler des barques. Elle a brûlé la preuve. La preuve que cela se fait : du chêne de montagne, du fer, de l'étoupe, une voile sur cette eau qui n'avait jamais porté que des canots. Cette ville ne peut pas être prise par ses chaussées : trois ponts levés la referment comme un poing. Mais elle boit par un aqueduc, elle mange par ses canots, elle respire par son lac. Le lac n'est pas sa muraille, il est sa gorge. Qu'on y mette des navires, et Tenochtitlan devient une ville comme les autres, une ville qui a faim. J'ai sabordé mes navires il y a un an, sur le sable de la Vera Cruz : percés, couchés, pas brûlés, quoi qu'on chante déjà ; le fer, les voiles, les ancres, les cordages dorment dans des resserres au bord de la mer. Je ne brûle pas mes navires, je les démonte : le bois pourrit, le fer attend. Avec des navires morts, on refait des navires.

Je jouais aux dés à vingt ans, sur les tables d'Española, et j'y ai pris mon seul catéchisme de guerre : on ne quitte pas la table parce qu'on a perdu gros, on la quitte quand on n'a plus de mise. Faisons les poches. Un charpentier, qui dort là contre le mur, sa hache sous la tête. Mes deux langues : Marina, qui entend le mexicain et lit les visages mieux que les paroles, Aguilar, au castillan rouillé par huit ans chez les Mayas ; tous deux vivants. Une femme de Castille qui a fait la chaussée l'épée à la main, et qui bande ce soir les plaies. Vingt-trois chevaux. Quelques centaines d'Espagnols qui tiennent debout. Et Tlaxcala, à une semaine de marche, si Tlaxcala nous ouvre. Voilà la mise. J'ai gagné des parties avec moins.

Si Tlaxcala ferme, ce registre est mon dernier acte, et personne ne le lira. Ils viennent de perdre des milliers des leurs pour ma guerre ; je leur rapporte des blessés, des dettes, et pas une once d'or. On me dira : ils resteront fidèles par haine de Mexico. J'y compte. La haine est le seul allié qui ne se rachète pas. Et s'ils ouvrent, alors j'écrirai au roi. Pas la nuit telle qu'elle fut : la nuit utile. Cent cinquante morts, dirai-je, le compte m'échappe. Et je nommerai cette terre, pour qu'elle existe en droit avant d'exister en fait : la Nouvelle-Espagne. Un notaire sait cela, qu'on fonde avec des mots ce qu'on n'a plus les moyens de prendre, et qu'ensuite les mots vous obligent à le prendre.

Ma bannière est passée, elle aussi. Une croix sur fond sombre, et la devise que j'ai fait broder avant d'embarquer : amis, suivons la croix ; si nous avons la foi, par ce signe nous vaincrons. Je crois chaque mot, et je sais ce qu'on dira : que la croix marchait devant et que l'or suivait. C'est vrai. Les deux sont vrais. J'ai répondu un jour, dans l'île, à qui m'offrait de bonnes terres : je suis venu chercher de l'or, pas labourer comme un paysan. Je n'ai jamais senti Dieu et l'or se disputer ma poitrine ; cela m'inquiétera peut-être un jour, quand j'aurai le loisir d'une conscience. Pas ce soir. Ce soir, Dieu me doit une ville, et je tiens ses comptes aussi.

La pluie a cessé. Sur le lac, très loin, Tenochtitlan a des feux sur ses tours, et le vent, par moments, apporte quelque chose qui est peut-être le grand tambour. Ils me croient fini, et tout ce que je fus hier l'est. L'homme au trésor, l'homme à l'otage, l'homme aux huit mois de règne sans bataille : noyés dans les canaux, avec la jument du roi. Reste ce qui a passé les coupures. Un charpentier, deux langues, vingt-trois chevaux, la haine de Tlaxcala, du fer au bord de la mer. Demain nous marcherons vers le nord, en contournant les lacs, et je fermerai la marche, parce qu'un chef qui compte doit se compter dedans. La ville m'a jeté à l'eau cette nuit. Je reviendrai par l'eau.


Six jours plus tard, à Otumba, l'armée qui leur barrait la plaine fut battue sans poudre ni canons : Juan de Salamanca abattit le porte-enseigne, l'étendard tomba, l'armée avec lui. Tlaxcala ouvrit. Martín López coupa du chêne à Tlaxcala et bâtit treize brigantins, portés en pièces jusqu'au lac par des milliers de porteurs, avec le fer des navires sabordés. Lancés à la fin d'avril 1521, ils étranglèrent la ville en trois mois. Tenochtitlan tomba le 13 août 1521, rasée maison par maison ; Cuauhtémoc, pris sur le lac, eut les pieds brûlés à l'huile pour l'or disparu ; Cortés laissa faire, puis le pendit en 1525. La Nouvelle-Espagne, nommée dans sa lettre d'octobre 1520, exista. Lui devint marquis, riche et encombrant ; la couronne lui reprit le gouvernement de sa conquête. Il mourut près de Séville le 2 décembre 1547, demandant que ses os passent la mer et avouant dans son testament un doute sur les Indiens asservis, pour la décharge de sa conscience. Ses restes changèrent huit fois de tombe, cachés en 1823 dans un mur pour échapper au feu, retrouvés en 1946 ; ils reposent sous une petite plaque, dans l'église de l'hôpital qu'il avait fondé. Le pays n'a pas voulu de statue. L'arbre de Popotla, où la légende le fait pleurer cette nuit-là, a été rebaptisé en 2021 : Arbre de la Nuit Victorieuse. Le Mexique a gagné la Noche Triste cinq siècles plus tard ; c'est la seule bataille que Cortés aura perdue deux fois.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

Les cinq Cartas de relación à Charles Quint. La deuxième, datée de Segura de la Frontera le 30 octobre 1520, porte le récit officiel de la nuit : bref, plaidant, les chiffres au plus bas (cent cinquante Espagnols morts, deux mille alliés, et « le compte m'échappe ») ; c'est dans cette même lettre qu'il emploie pour la première fois le nom « Nouvelle-Espagne ». De sa main aussi : le testament de 1547, avec la clause où il avoue son doute sur la licéité des Indiens tenus en esclavage et charge son fils Martín d'examiner la chose et de restituer, pour la décharge de sa conscience.

Documenté (par des tiers)

Bernal Díaz del Castillo, soldat présent cette nuit-là (Historia verdadera de la conquista de la Nueva España) ; López de Gómara, chapelain de Cortés ; Cervantes de Salazar ; côté mexica, les informateurs de Sahagún (Livre XII). Convergent : la sortie vers minuit sous la bruine, le pont portatif unique porté par une quarantaine d'hommes, l'alerte donnée par une femme qui puisait de l'eau, les conques, les canots par milliers des deux côtés de la chaussée de Tacuba, le pont coincé à la première coupure, la coupure suivante comblée de coffres, d'artillerie, de chevaux et de corps au point que l'arrière passa sur les morts ; le quinto real chargé sur une jument et des porteurs, le reste du trésor abandonné aux soldats, les hommes de Narváez coulés par l'or dont ils s'étaient chargés, Bernal Díaz ne prenant que quatre jades ; la mort de Juan Velázquez de León à l'arrière-garde ; Alvarado arrivé à pied, sa jument tuée ; Botello l'astrologue, qui avait élu cette nuit pour la sortie, mort dedans ; la survie des deux interprètes, Marina et Aguilar, et de María de Estrada, qui fit la chaussée l'épée à la main ; la question de Cortés sur le charpentier Martín López et son mot en l'apprenant vivant : allons, rien ne nous manque (Cervantes de Salazar). Documentés aussi : le massacre de Cholula (Cortés lui-même écrit au roi le chiffre de trois mille morts) ; le massacre de la fête de Toxcatl par Alvarado en l'absence de Cortés, resté impuni ; la mort de Moctezuma la veille de la fuite ; les brigantins antérieurs de Martín López brûlés par les Mexicas pendant le soulèvement ; la fondation légaliste de la Villa Rica de la Vera Cruz en 1519, dont le conseil nomma Cortés capitaine général pour le soustraire au gouverneur Velázquez ; à Otumba, le 7 juillet, Juan de Salamanca abattant le commandant porte-enseigne et remettant l'étendard à Cortés.

Contesté, légende

Les larmes de Cortés sous l'ahuehuete de Popotla : aucune source du XVIe siècle, tradition tardive ; l'arbre, incendié en 1980, et sa station de métro ont été rebaptisés en 2021 « Arbre de la Nuit Victorieuse ». Le « saut d'Alvarado » par-dessus une coupure, appuyé sur sa lance : Bernal Díaz, présent, n'y croyait pas. Les navires de 1519 « brûlés » : ils furent percés et échoués, le feu est une légende postérieure. La mort de Moctezuma : lapidé par sa propre foule et mort de ses blessures en refusant soins et nourriture (versions espagnoles), ou achevé par les Espagnols avant la fuite (versions indigènes) ; rien n'est tranché. Les morts de la nuit : de cent cinquante Espagnols (Cortés) à huit cent soixante (Bernal Díaz) ; les historiens penchent vers six cents, et au moins mille alliés tlaxcaltèques. Le mot au carrosse de Charles Quint (« plus de provinces que vos aïeux ne vous ont laissé de villes ») vient de Voltaire : inventé.

Le dispositif

Le soir du 1er juillet 1520, la première halte sûre après la chaussée, un temple fortifié sur une butte au bord du lac : l'homme qui vient de perdre la moitié des siens et tout l'or fait ce qu'il sait faire depuis ses années de notaire aux Indes, un inventaire ; au milieu du décompte, une question sur un charpentier contient toute la reconquête. Le monologue est imaginé ; les scènes, les répliques et les chiffres sortent des chroniques, triées ci-dessus.

À écouter ensuite

Jeanne d'Arc

l'habit repris, Rouen, 27 mai 1431

Rouen, une tour du château de Bouvreuil, au matin du dimanche 27 mai 1431, jour de la Trinité.

13 min

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