Cromwell

Le dos à la mer, Dunbar, nuit du 2 au 3 septembre 1650

11 min

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Dunbar, sur la côte d'Écosse, le soir du 2 septembre 1650. Oliver Cromwell, cinquante et un ans, a envahi l'Écosse en juillet : les Écossais ont reconnu pour roi le fils de celui qu'il a fait décapiter, et ils lui lèvent une armée pour reprendre l'Angleterre. Six semaines de pluie et de dysenterie lui ont mangé un tiers de ses hommes. Onze mille lui restent, le dos à la mer, la route du sud coupée. Sur la colline, une armée qu'il croit deux fois plus nombreuse attend qu'il se rende ou qu'il s'embarque.

Il pleut sur Dunbar. Le vent vient de la mer, et la mer est derrière nous.

Le quartier, une maison basse près du port. J'ai les bottes pleines d'eau depuis ce matin. Je n'ai pas quitté le manteau.

Sur la table, la lettre pour Haselrig, à Newcastle. Je la relis avant de cacheter.

« Nous sommes engagés dans une affaire très difficile. L'ennemi a bouché notre chemin au col de Cockburnspath, que nous ne pouvons franchir sans presque un miracle. Il se tient sur les collines de telle sorte que nous ne savons comment passer, et notre séjour ici consume chaque jour nos hommes, qui tombent malades au-delà de l'imagination. »

Je ne mens pas à Haselrig. Si nous périssons ici, l'Écosse marche sur Newcastle dans quinze jours, avec un roi de vingt ans en tête.

« Quoi qu'il advienne de nous, il sera bon que vous rassembliez toutes les forces que vous pourrez. »

Et la fin, que j'écris pour lui et pour moi :

« Seul Dieu, dans sa sagesse, sait ce qui est le mieux. Tout tournera au bien. Nos esprits sont en paix, loué soit le Seigneur, bien que notre condition présente soit ce qu'elle est. »

Je cachette. Le cavalier partira par la plage, à la nuit, avec deux compagnons. S'ils passent, Haselrig lit ceci après-demain.

Dehors, on tousse. Toute l'armée tousse. Le flux de ventre prend un homme sur deux. À Musselburgh, il y a une semaine, j'en ai fait embarquer cinq cents. Les vaisseaux tirent sur leurs ancres dans la rade ; ils attendent, et Leslie sait qu'ils attendent. Il compte que je m'embarque.

Lambert entre sans frapper.

« Général. Ils descendent. »

À cheval. La maison du comte de Roxburgh est sur la hauteur, au bord du ravin ; de là, on voit toute la pente. La pluie s'arrête un moment.

Sur Doon Hill, l'armée écossaise bouge. Les régiments quittent la crête, l'un après l'autre, et coulent vers le bas, vers le ravin du Brox Burn, vers la route, vers nous. Leur aile droite s'étire jusqu'à la mer. Ils viennent nous prendre à la gorge avant que je m'embarque.

Ils quittent la colline.

Lambert me regarde. Il a trente ans, il voit vite.

« Dieu les livre entre nos mains. »

« J'allais vous dire la même chose. »

Nous ne rions pas. Le Seigneur a mis la même pensée dans nos deux cœurs au même instant, et il faudra que je l'écrive au Parlement.

Sur la crête, ils étaient imprenables. En bas, entre la colline et la mer, ils sont serrés sur un terrain qui ne leur laisse pas la place de se retourner, le ravin devant eux, et le seul passage large est près de la mer, devant leur aile droite. Là où il y a la place. Là où je mettrai la cavalerie.

« Faites venir Monck. »

Monck vient. Il regarde longtemps. Il fait oui de la tête.

Le soir, au quartier, six chandelles. Fleetwood, Whalley, Pride, Overton, les colonels. Ils sentent le cheval mouillé.

« Ils sont vingt-deux mille, à ce qu'on nous dit. Nous sommes onze mille, et la moitié tient debout par la grâce de Dieu. »

Personne ne répond. Lambert trace sur la table avec son doigt : la mer, le ravin, la route.

« On attaque par là. À leur droite, au point du jour. Six régiments de cavalerie et trois régiments et demi d'infanterie en tête. Lambert, Fleetwood, Whalley, et Monck avec la brigade de pied. Pride, Overton et deux régiments de cavalerie derrière, avec le canon. Si leur droite plie, tout le reste est pris entre la colline et nous. »

« Et s'ils tiennent ? »

« Alors nous mourrons près de la mer plutôt que dans un col. »

Ils disent oui. De bon cœur, tous. Je regarde Pride. Pride regarde la table.

« En marche à minuit, sans bruit, sans feu. Mot d'ordre : l'Éternel des armées. »

Ils sortent. Je reste avec les chandelles.

Le mot des Écossais, c'est le Covenant. Depuis plusieurs jours. Ils l'ont crié de la colline.

J'ai écrit à leur Kirk, il y a un mois, de Musselburgh. Une lettre entière, en frère. Je vous en supplie, par les entrailles du Christ, pensez qu'il est possible que vous vous trompiez. Ils ont répondu par un sermon. Ils ont purgé leur propre armée de quatre-vingts officiers et de quatre mille hommes, parce qu'ils n'étaient pas assez saints. Des hommes de Dieu qui renvoient les soldats un mois avant la bataille. Je m'en souviendrai en priant pour eux.

Il pleut de nouveau. Je monte.

Un valet tient la lanterne, je la lui prends. Les régiments sont couchés dans la boue le long du ravin, sans feu. Je passe entre eux au pas.

« Qui va là ? »

« Le général. »

Un homme tousse dans le noir, un autre prie. Je m'arrête. C'est un cornet, à genoux contre la roue d'un canon, et il prie à voix haute pour l'armée d'Angleterre, avec des mots qu'on n'apprend pas dans les livres. Je l'écoute jusqu'au bout. Je repars sans rien dire.

De l'autre côté du ravin, les feux écossais s'éteignent un à un. On voit les points rouges des mèches, et puis on ne les voit plus. Ils se mettent au sec. Nous, non.

J'ai froid aux mains. Je les mets sous le manteau, sur le ventre, comme un vieux.

Whitehall, il y a dix-neuf mois. La feuille sur la table, cinquante-neuf noms à mettre. J'ai signé le troisième. Le lendemain, la hache, et le bruit que fait une foule qui n'ose pas crier. J'avais dit à ceux qui hésitaient : nous lui couperons la tête avec la couronne dessus. On l'a fait.

Drogheda, l'an dernier, en septembre. La garnison entière passée au fil de l'épée après l'assaut, les prêtres avec. J'ai écrit au Parlement : un juste jugement de Dieu sur ces misérables barbares. Je l'ai écrit, je l'ai pensé, je le pense. Je ne le dirai pas à Elizabeth.

Elizabeth. Elle m'écrit que je l'oublie, elle et les petits. Demain, si je vis, je lui écrirai trois lignes.

Minuit. Les régiments se lèvent. Aucun tambour.

Les colonnes glissent vers la mer dans le noir, les chevaux d'abord. La pluie couvre les bruits. Un canon s'embourbe, dix hommes le poussent, il repart.

Trois heures. Je suis sur la route, près du gué. Lambert est devant avec la cavalerie. Monck derrière avec les piques.

« Ils dorment. »

« Pas tous. »

Le jour devait donner le signal. Le jour vient, gris, et la moitié des colonnes n'est pas en place. On attend. Une heure. Chaque minute, la pluie lave un peu plus la nuit qui nous cachait.

Six heures. Lambert lève le bras.

Les trompettes. La cavalerie passe le ravin, l'eau au poitrail des chevaux, et monte sur l'autre berge.

Ils ne dormaient pas tous. Leur canon tire, leur cavalerie est en selle, ça se bat à la pointe de l'épée sur la berge, et notre première infanterie recule. Je vois nos piques revenir vers le ravin.

« Goffe ! White ! »

Mon régiment. Ils le mènent, piques baissées, contre le plus solide régiment qu'ils aient. Je suis avec eux. Je crie, je ne sais pas quoi.

Et le soleil sort de la mer, derrière nous, dans leurs yeux.

Il sort de l'eau d'un coup, et toute leur aile droite est éclairée comme une cible, et la nôtre est encore dans l'ombre.

« Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dispersés ! »

Je l'ai crié à Lambert, à Monck, à l'armée, au ciel. C'est le psaume soixante-huit. Ils l'ont entendu.

Leur cavalerie casse. Elle casse d'un coup, comme une glace, et elle emporte leur infanterie qui n'a pas de mèche allumée, qui n'a pas eu le temps, qui a la colline dans le dos.

Une heure. Une heure, et tout court. Les régiments écossais jettent les piques, se rendent par compagnies entières, les ministres avec, le Covenant avec.

Leslie s'enfuit vers Édimbourg avec ce qui lui reste de chevaux. On les chasse sur huit milles.

Je ris. Je ris sur mon cheval, je ne peux plus m'arrêter, et les officiers me regardent comme si j'étais ivre. Je le suis. Pas de vin.

Halte, devant le champ. On fait halte, et on chante. Le psaume cent dix-sept. Il est court, deux versets. Il suffit.


Cromwell annonça à Londres trois mille Écossais tués, dix mille prisonniers, trente canons, deux cents drapeaux, et pas vingt morts de son côté ; les historiens comptent aujourd'hui quelques centaines de tués et six mille prisonniers au moins. Les prisonniers marchèrent sur Durham ; beaucoup moururent en route et dans la cathédrale, de faim et de flux. Le 4 septembre, il écrivit au Parlement que le mot des Écossais avait été le Covenant, et le sien l'Éternel des armées, et à sa femme, pendant cette campagne : tu m'es plus chère que toute créature, que cela te suffise. Un an après, jour pour jour, il détruisit à Worcester la dernière armée du fils du roi, qui s'enfuit en France. Il chassa le Parlement en 1653, se fit Lord Protecteur, refusa en 1657 la couronne qu'on lui offrait. Il mourut à Whitehall le 3 septembre 1658, trois jours après une tempête qui avait couché les arbres de Londres, le jour anniversaire de ses deux batailles. La monarchie revenue le fit déterrer, pendre à Tyburn et décapiter, le 30 janvier 1661, douze ans jour pour jour après le roi ; sa tête resta plantée sur une pique au-dessus de Westminster Hall près d'un quart de siècle, tomba, dit-on, une nuit de vent, et passa de main en main, de foire en cabinet de curiosités, pendant près de trois cents ans. En 1960, on l'enterra dans la chapelle de son ancien collège, à Cambridge, en un endroit que le collège ne dit pas. Il a fallu trois siècles pour lui trouver une tombe, et personne ne sait où elle est.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

Les lettres de la campagne d'Écosse (édition Carlyle) portent le fond du texte : la lettre à Sir Arthur Haselrig, gouverneur de Newcastle, datée de Dunbar le 2 septembre 1650, « le soir d'avant le combat » (« Nous sommes engagés dans une affaire très difficile. L'ennemi a bouché notre chemin au col de Cockburnspath, que nous ne pouvons franchir sans presque un miracle » ; « notre séjour ici consume chaque jour nos hommes, qui tombent malades au-delà de l'imagination » ; « Quoi qu'il advienne de nous, il sera bon que vous rassembliez toutes les forces que vous pourrez » ; « Seul Dieu, dans sa sagesse, sait ce qui est le mieux. Tout tournera au bien. Nos esprits sont en paix, loué soit le Seigneur, bien que notre condition présente soit ce qu'elle est ») ; la lettre au Speaker Lenthall du 4 septembre, qui raconte la bataille : les malades embarqués à Musselburgh (« près de cinq cents »), l'armée réduite « en hommes sains » à sept mille cinq cents fantassins et trois mille cinq cents cavaliers, l'ennemi estimé à six mille chevaux et seize mille fantassins « à ce qu'on nous dit », la descente observée « en arrivant à la maison du comte de Roxburgh », Lambert qui « avait pensé me dire la même chose » au même instant, Monck appelé et « à qui on montra la chose », les colonels « au quartier, le soir », qui « concoururent de bon cœur » ; l'ordre de bataille (six régiments de cavalerie et trois régiments et demi d'infanterie en tête sous Lambert, Fleetwood, Whalley et Monck ; Pride, Overton et deux régiments de cavalerie avec le canon et l'arrière) ; l'attaque prévue « au point du jour » et retardée « jusqu'à six heures du matin » ; le premier recul de l'infanterie « bientôt réparé » et « mon propre régiment, sous le lieutenant-colonel Goffe et mon major White », qui « à la pointe de la pique repoussa le plus solide régiment que l'ennemi eût là » ; la meilleure cavalerie ennemie « enfoncée de part en part en moins d'une heure de dispute », la chasse « sur près de huit milles » ; « le mot de l'ennemi était le Covenant, depuis plusieurs jours ; le nôtre, l'Éternel des armées » ; « il est facile de dire : le Seigneur a fait cela » ; « je ne crois pas que nous ayons perdu vingt hommes ». La lettre à l'Assemblée générale de la Kirk, de Musselburgh, le 3 août 1650 (« Je vous en supplie, par les entrailles du Christ, pensez qu'il est possible que vous vous trompiez ») ; la lettre de Drogheda au Parlement, 17 septembre 1649 (« un juste jugement de Dieu sur ces misérables barbares ») ; la lettre à sa femme Elizabeth, de la campagne d'Écosse, sans date sûre (« Tu m'es plus chère que toute créature ; que cela te suffise ») ; sa signature, la troisième, au bas de l'arrêt de mort de Charles Ier, le 29 janvier 1649.

Documenté (par des tiers)

Le capitaine John Hodgson, présent (Memoirs, publiés en 1806), tel que les historiens le citent : le mot du général devant la descente écossaise (« Dieu les livre entre nos mains »), le cornet qui prie dans la nuit, le soleil qui sort de la mer et le général criant le psaume soixante-huit (« Que Dieu se lève, et que ses ennemis soient dispersés »), la halte pour chanter le psaume cent dix-sept, que les puritains appelèrent depuis le psaume de Dunbar. Le diariste écossais John Nicoll : « une nuit de pluie, pleine de vent et d'eau ». L'ordre du major-général écossais Holborne d'éteindre les mèches sauf deux par compagnie. Aubrey (Miscellanies), par un témoin : à Dunbar, Cromwell « riait si excessivement qu'on l'aurait cru ivre, les yeux étincelants ». Les chiffres établis : seize mille Anglais passés la Tweed le 22 juillet, onze mille sains le 2 septembre ; l'armée écossaise purgée par la Kirk, début août, de quatre-vingts officiers et quatre mille hommes jugés malignants ; Charles II, débarqué le 23 juin, signataire du Covenant, tenu à l'écart de l'armée ; Doon Hill, cent soixante-dix-sept mètres, deux milles au sud de Dunbar, le Brox Burn et son gué, Broxmouth, la maison du comte de Roxburghe ; les vaisseaux dans la rade ; la déroute en une heure, la marche des prisonniers sur Durham et les morts de la cathédrale, dont les fosses ont été retrouvées en 2015. Après : Worcester le 3 septembre 1651, le Protectorat le 16 décembre 1653, la couronne refusée en mai 1657, la grande tempête sur Londres le 30 août 1658 et la mort à Whitehall le 3 septembre, l'exhumation et la pendaison posthume à Tyburn le 30 janvier 1661, la tête sur une pique au-dessus de Westminster Hall jusqu'en 1684 au moins, puis de main en main jusqu'à l'enterrement au Sidney Sussex College de Cambridge, le 25 mars 1960, en un lieu que le collège tait.

Contesté, légende

Vingt-deux mille Écossais, trois mille tués, dix mille prisonniers : ce sont les chiffres que Cromwell envoie à Londres ; les historiens ramènent l'armée de Leslie à dix ou douze mille hommes, les tués à quelques centaines et les prisonniers à six mille au moins. Le comité de la Kirk forçant Leslie à descendre de la colline : mythe, la décision fut militaire. La lunette et le jardin de Broxmouth : tradition, Cromwell dit seulement qu'il observa « en arrivant à la maison ». Le mot à Algernon Sidney (« nous lui couperons la tête avec la couronne dessus ») est de décembre 1648, rapporté par Sidney seul. La chute de la tête une nuit de tempête, vers 1685 : tradition ; la mort « pendant une tempête » est un embellissement royaliste, la tempête eut lieu trois jours avant. Les souvenirs de Hodgson (la ronde de nuit, le cornet, le mot à mot du psaume) n'ont pas été relus sur pièce pour ce texte ; ils sont pris tels que les historiens les citent. L'heure exacte de l'assaut varie : Cromwell dit six heures, les reconstitutions placent Lambert au gué peu après cinq.

Le dispositif

Du soir du 2 septembre à l'aube du 3 : la lettre à Haselrig, la descente vue de la maison de Roxburgh, Monck, les colonels au quartier, la ronde de nuit sous la pluie, la marche silencieuse, l'attente du jour, l'attaque, le soleil, le psaume. Un « je » de soldat et de puritain, court, biblique sans sermon. Imaginé : les répliques du conseil hors ce que Cromwell en rapporte, les paroles de la nuit, l'ordre exact des heures de la soirée, le cavalier de la plage, les pensées sur le roi, Drogheda et la Kirk ; les mots des lettres et du psaume sont ceux des sources, celui de la descente est celui de Hodgson.

À écouter ensuite

Jeanne d'Arc

l'habit repris, Rouen, 27 mai 1431

Rouen, une tour du château de Bouvreuil, au matin du dimanche 27 mai 1431, jour de la Trinité.

13 min

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