Eisenhower

Le billet de la défaite, Portsmouth, nuit du 5 au 6 juin 1944

9 min

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Camp Sharpener, sous les arbres, près de Southwick House, au nord de Portsmouth, nuit du 5 au 6 juin 1944, autour d'une heure du matin. L'ordre irrévocable du Débarquement est donné depuis l'aube ; les flottes sont en mer en silence radio ; les avions des divisions aéroportées ont décollé sous ses yeux dans la soirée. Il a cinquante-trois ans. Dans son portefeuille, quatre phrases au crayon : le communiqué à publier si tout échoue.

Les avions sont partis. À Greenham, quand les moteurs ont roulé, je suis monté sur le toit du bâtiment de commandement, et j'ai regardé les feux rouges et verts grimper en tournant, puis filer au sud jusqu'à ce que la nuit les avale. Puis la voiture. Kay conduisait. Je n'ai rien dit de la route. Elle racontera peut-être que j'avais les yeux mouillés ; elle voit tout, c'est son poste. Va pour le vent.

Une heure du matin, dans la caravane que j'appelle mon wagon de cirque. À l'heure qu'il est, les premiers éclaireurs sont au sol, en France, vivants ou morts, et je ne le sais pas. Personne ne le sait. L'état-major le mieux renseigné de l'histoire est aveugle jusqu'à l'aube. J'ai commandé toute ma vie à des papiers ; cette nuit, les papiers se taisent.

Voilà mon état : commandant suprême de la plus grande opération jamais montée, et sans emploi. Tout ce qui devait partir est parti : cent cinquante mille hommes et plus, des milliers de coques, onze mille avions au tableau de service. Roosevelt ne pouvait pas donner l'ordre à ma place. Churchill non plus, et Dieu sait qu'il en mourait d'envie. C'est à cela qu'on reconnaît mon poste : une adresse unique où envoyer la facture. Mon métier n'est ni l'air, ni la mer, ni la terre. Mon métier, c'est la décision. C'est-à-dire la solitude en réunion.

Toute la semaine, la tempête a cogné aux fenêtres de Southwick comme un créancier, et j'ai fait des tours de table. Monty voulait y aller coûte que coûte ; Tedder et Leigh-Mallory voyaient le ciel contre nous ; Ramsay disait que la marine ferait l'un ou l'autre, mais qu'il fallait décider vite. Hier à l'aube, j'ai reporté : les convois déjà partis ont fait demi-tour sous le grain. Hier soir, Stagg, cet Écossais lugubre, est entré avec la tête d'un homme qui vend sa ferme : il voyait un trou, trente-six heures de temps passable à partir de mardi. Deux ans de plans tenaient soudain dans l'accalmie d'un météorologue qui s'interdisait de sourire. On a dit oui, provisoirement. Ce matin, quatre heures et quart : la pluie giflait encore les vitres, Stagg a maintenu son trou, et plus personne autour de la table n'a rien objecté. Restait ma voix. J'ai dit d'y aller. Quels mots ? Je ne sais déjà plus. Chacun jurera avoir entendu les siens ; personne ne notait ; moi-même je raconterai ce que je pourrai. Il n'y a rien à encadrer : à la fin, un homme fatigué dit oui, et c'est toute la cérémonie.

À Abilene, un vieux guide de chasse m'a appris le poker : les probabilités d'abord, disait Bob Davis, le reste est du théâtre. J'ai gagné vingt ans avec une régularité gênante, et j'ai rangé les cartes le jour où un camarade a payé sa dette avec les bons de sa femme ; une dernière partie pour les lui reperdre, et fini : ce n'était pas un jeu pour l'armée. On croit que le poker est un jeu de bluff ; c'est un jeu de mise. Toute ma nuit tient dans ce vocabulaire. La mise est au milieu, la plus grosse jamais poussée sur une table, et les cartes à venir appartiennent au ciel. Si j'avais dit non, la marée nous renvoyait au 19 juin : deux semaines d'armée entassée sur ses bateaux, de secret qui pourrit. Le calcul donne toujours : vas-y. Mais un joueur sait ce que valent les calculs à une heure du matin. Ils tiennent le corps assis. C'est déjà ça.

Aujourd'hui, entre deux visites, j'ai écrit le seul texte de ma journée. Quatre phrases, au crayon. Nos débarquements dans la région Cherbourg-Havre n'ont pas réussi à prendre pied de façon satisfaisante, et j'ai retiré les troupes. Les soldats, l'aviation, la marine ont fait tout ce que la bravoure et le devoir pouvaient faire. Et la dernière : si un blâme ou une faute s'attache à cette tentative, ils sont miens, et miens seuls. J'avais commencé la deuxième phrase par : cette opération particulière. Barré. J'ai écrit : ma décision d'attaquer. Une opération n'a pas d'adresse ; une décision en a une. Le papier est plié dans mon portefeuille. J'en écris un pareil avant chaque grand assaut depuis l'Afrique et je le déchire quand ça a tenu ; personne n'en a jamais lu un. Ce n'est pas de la littérature, c'est de l'intendance. Si la Manche recrache mes garçons mercredi, il y aura des micros, et la phrase qui compte ne s'improvise pas. La faute est un colis : si personne n'en signe le reçu d'avance, elle circule de bureau en bureau pendant trente ans, et on finit par la faire porter aux morts.

Il y a une semaine, Leigh-Mallory m'a envoyé sa conscience par écrit : les largages américains derrière Utah seraient un massacre futile, jusqu'à soixante-dix pour cent de pertes aux planeurs, la moitié aux parachutistes ; il demandait d'annuler. C'est un homme droit : il a signé son pessimisme, ce que peu font. J'ai passé la journée seul avec sa lettre. Si j'annule, Utah échoue, et l'assaut de l'ouest s'effondre avec. Si je maintiens et qu'il a raison, j'aurai jeté deux divisions de volontaires comme on jette du lest. J'ai répondu par écrit, pour que la trace soit nette : l'attaque aéroportée est essentielle à l'ensemble, elle aura lieu. Voilà le poste dans sa vérité nue : on m'a donné le pouvoir de choisir lequel des désastres possibles portera ma signature.

Ce soir, à Greenham, je suis allé regarder en face ce que ma signature a fait. Ils avaient le visage noirci au liège brûlé et au cacao, le crâne tondu, chargés comme des mules, cent livres par homme, et de la gaieté, que je n'invente pas et n'explique pas. Je fais comme toujours : le nom, l'État. Texas. Missouri. Pennsylvanie. Un lieutenant portait la pancarte 23 au cou, chef de saut de l'avion 23 ; Michigan, m'a-t-il dit ; alors c'est moi qui lui ai parlé de mes pêches d'autrefois dans ses rivières, et il hochait la tête en connaisseur. Il fêtait ses vingt-deux ans ce soir même. Quelqu'un, dans le noir, m'a lancé de ne pas m'en faire, qu'ils s'en chargeaient. Ils me remontaient le moral. Je note la chose exacte, pour ne pas l'arranger plus tard : je venais bénir des garçons dont j'avais accepté par écrit qu'un sur deux ne revienne pas ; ce sont eux qui m'ont tenu la tête hors de l'eau. Le mot d'ordre, lui, était déjà imprimé dans leurs poches, ma signature en bas : rien de moins que la victoire totale. Le devis est parti avec eux.

Écrivons-le une fois sans me raconter d'histoires : je n'ai jamais été au feu. Jamais. Pendant l'autre guerre, j'ai supplié qu'on m'envoie en France ; on m'a donné un camp d'entraînement posé sur le vieux champ de bataille de Gettysburg : le seul que j'aie jamais foulé, avec un demi-siècle de retard. L'armistice m'a devancé d'une semaine, et j'ai dit ce jour-là, devant un capitaine, que nous passerions le reste de nos vies à expliquer pourquoi nous n'avions pas fait cette guerre. Patton a des cicatrices. Monty a sa balle de 14. Moi, j'ai des dossiers. L'homme qui envoie cette nuit vingt mille garçons sauter dans le noir n'a jamais entendu une balle tirée pour le tuer. Je ne m'en absous pas et je ne m'en accuse pas : je le pose sur la table, carte retournée. C'est peut-être pour cela que je ne me couche pas.

On me fait une réputation d'honnête homme du Kansas ; j'ai mes dettes, et cette nuit est faite pour les compter. Alger, 42 : j'ai traité avec Darlan, l'amiral de Vichy. Ça m'a donné les ports et épargné des semaines de sang ; les journaux des deux mondes m'ont traîné dans la boue, et ils n'avaient pas tort d'avoir mal au cœur : moi aussi, et j'ai signé quand même. Un mois plus tard, un gamin de vingt ans l'a abattu ; le dossier s'est classé seul, ce qui n'a blanchi personne. Et il y a les on-dit d'ici : Kay au volant, Kay sur les photos, Washington qui jase, et Mamie qui lit Washington. Je lui ai écrit aujourd'hui même, à Mamie. Une série de déplacements commence demain, six à dix jours sans interruption ; si mes lettres manquent, n'en conclus rien. Tout est vrai, mot à mot, et tout est masqué : une lettre de mari en temps de censure. Demain, les journaux lui expliqueront ma lettre.

Mariés en 16. Il y a vingt-trois ans, on a perdu notre premier garçon. Trois ans. La scarlatine, la semaine des fêtes. Je n'écris jamais son nom à côté de ce mot-là ; cette nuit non plus. C'est la seule défaite de ma vie dont je n'ai jamais rédigé le communiqué. Chaque année, en septembre, pour le jour de sa naissance, j'envoie des roses jaunes à Mamie, et nous n'en parlons pas. Il aurait vingt-six ans. L'âge de sauter sur la Normandie. Et John, notre second, reçoit demain, oui, demain 6 juin, son diplôme à West Point. Pendant que les fils des autres tomberont dans les haies du Cotentin, le mien lèvera la main droite au bord de l'Hudson, et j'en suis, Dieu me pardonne, soulagé. Vingt mille pères de parachutistes n'ont pas eu mon arrangement. Je le sais. Je signe quand même. C'est le métier que j'ai demandé, et on me l'a donné.

Bientôt deux heures. La fumée, le café qui refroidit ; j'ai cessé de compter les cigarettes avant midi. Sur la Manche, la plus grande flotte de l'histoire avance sans un mot de radio, et son commandant en chef est un homme assis qui n'a plus une carte à jouer. Les premiers chiffres monteront avec le jour. Si ça tient, je déchirerai le billet, comme les autres. Si ça ne tient pas, la phrase est prête, et elle est vraie : miens, et miens seuls. Sur la couchette, un roman de cow-boys attend de me faire croire que je dors. En attendant, la seule troupe qui me reste à commander, c'est une cafetière. Le premier qui me doit un rapport, c'est le jour.


À 6 h 30, les premières vagues touchèrent les plages. Au petit matin, le premier téléphone fut celui de Leigh-Mallory : les pertes aéroportées étaient légères, il s'excusait ; Butcher descendit l'allée de mâchefer et trouva le commandant suprême au lit, silhouette derrière un roman de western. À 9 h 32, le communiqué n° 1 du SHAEF confirma ce que la radio allemande criait depuis des heures ; si court que l'officier de presse le lut deux fois. Le billet ne servit pas. Le 11 juillet, Eisenhower le retrouva dans son portefeuille et voulut le jeter ; Butcher demanda à le garder : il est sous verre à Abilene, Kansas, daté par erreur du 5 juillet ; la main la plus calme de la guerre s'était trompée de mois. Le 19 juin, date de la marée suivante, la pire tempête de juin depuis des décennies broya le port artificiel américain ; sur le rapport météo, Eisenhower écrivit à la main qu'il remerciait les dieux de la guerre d'être partis quand ils étaient partis. La suite : la capitulation allemande reçue à Reims, deux mandats à la Maison-Blanche, et le discours d'adieu de 1961 où le maître de la plus grande machine militaire de l'histoire mit son pays en garde contre le complexe militaro-industriel. Il mourut le 28 mars 1969, la main de Mamie dans la sienne : « Je veux partir ; Dieu, prenez-moi. » De tous les ordres sortis de sa main pendant la guerre, un seul ne fut jamais exécuté : quatre phrases au crayon, une rature, une date impossible, et la faute, mienne seule.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

Le billet dit « In case of failure » (l'intitulé est d'archiviste, pas de lui), crayon sur papier, écrit dans la journée ou la soirée du 5 juin 1944 (l'heure exacte n'est pas établie) : « Nos débarquements dans la région Cherbourg-Havre n'ont pas réussi à prendre pied de façon satisfaisante et j'ai retiré les troupes. Ma décision d'attaquer à ce moment et en ce lieu était fondée sur la meilleure information disponible. Les troupes, l'aviation et la marine ont fait tout ce que la bravoure et le dévouement au devoir pouvaient faire. Si un blâme ou une faute s'attache à cette tentative, ils sont miens, et miens seuls. » Quatre corrections au crayon, dont la plus parlante : la deuxième phrase commencée par « This particular operation », barrée, reprise par « My decision to attack ». Daté par erreur « July 5 » (l'explication par l'épuisement est une hypothèse d'historiens, pas un aveu de lui). Conservé à la bibliothèque Eisenhower d'Abilene, Kansas, dans les papiers de Butcher. La lettre à Leigh-Mallory du 30 mai : l'attaque aéroportée « est essentielle à l'ensemble de l'opération et elle doit avoir lieu » ; Crusade in Europe (1948) qualifie cette décision de la plus « déchirante » (soul-racking) de sa carrière. L'ordre du jour du jour J : « Soldats, marins et aviateurs de la Force expéditionnaire alliée ! Vous allez entreprendre la Grande Croisade vers laquelle nous avons tendu tous ces mois... Nous n'accepterons rien de moins que la victoire totale », imprimé et distribué aux hommes les 5 et 6 juin, enregistré par lui le 28 mai pour la radio du jour J. La lettre à Mamie du 5 juin (aujourd'hui au Museum of Tolerance de Los Angeles) : une série de déplacements de six à dix jours, ne rien conclure d'un silence. At Ease (1967) : Abilene, le poker appris du guide Bob Davis autour des feux de chasse, les gains constants, l'abandon du jeu après qu'un camarade eut payé sa dette avec les bons de sa femme (« ce n'était pas un jeu à pratiquer dans l'armée ») ; Icky, mort en janvier 1921, « la plus grande déception et le plus grand désastre de ma vie » ; Camp Colt en 1918, les demandes de front refusées, l'armistice une semaine avant la date d'embarquement, et le mot au capitaine Randolph : nous passerons le reste de nos vies à expliquer pourquoi nous n'avons pas fait cette guerre.

Documenté (par des tiers)

La semaine des conférences dans la bibliothèque de Southwick House : le samedi 3 au soir, Stagg annonce le mauvais temps (Montgomery veut partir coûte que coûte, Tedder et Leigh-Mallory s'y opposent, Ramsay peut faire l'un ou l'autre mais presse) ; le dimanche 4 à 4 h 15, le report, et les convois déjà en mer rappelés sous le grain ; le dimanche soir, l'accalmie de trente-six heures annoncée par Stagg et la décision provisoire ; le lundi 5 à 4 h 15, la confirmation irrévocable, sans plus une opposition autour de la table. Les mots exacts du go : jamais notés (voir Contesté). Butcher (My Three Years with Eisenhower) : le camp sous bois au nom de code Sharpener, la caravane personnelle que son chef appelle « my circus wagon », les westerns pour trouver le sommeil ; le 11 juillet, Eisenhower retombe sur le billet dans son portefeuille et veut le jeter, Butcher demande à le garder, et Eisenhower lui dit alors qu'il en écrivait un semblable avant chaque grande opération et les déchirait ensuite (le propos ne repose que sur cette confidence : aucun autre exemplaire n'a survécu). Greenham Common, le 5 au soir vers 20 h 30, conduit par Kay Summersby : la 101st Airborne, visages noircis au liège brûlé et au cacao, la photo célèbre ; le lieutenant Wallace Strobel, pancarte 23 au cou (chef de saut de l'avion 23), de Saginaw, Michigan, vingt-deux ans ce jour même, a raconté l'échange réel : le nom, l'État, puis Eisenhower parlant de ses propres pêches dans le Michigan ; décollages vers 23 heures, le général monté sur le toit du bâtiment de commandement pour suivre les feux ; les larmes rapportées par le correspondant Mueller et par Summersby (« il est très dur de regarder un soldat dans les yeux quand on craint de l'envoyer à la mort », lui fit-elle dire) : des témoignages, pas un document. Leigh-Mallory : la mise en garde écrite du 29 mai (jusqu'à soixante-dix pour cent de pertes aux planeurs, la moitié aux parachutistes), puis, au petit matin du 6, le premier appel téléphonique reçu au camp : les pertes sont légères, il s'excuse d'avoir alourdi le fardeau du commandant suprême ; la comptabilité moderne donne autour de quinze à vingt pour cent de pertes chez les parachutistes américains du jour J. Butcher descend l'allée de mâchefer porter la nouvelle et trouve Eisenhower au lit, silhouette derrière un roman de western. John S. D. Eisenhower reçoit son diplôme de West Point le 6 juin 1944 même, père absent. Les chiffres du jour J : environ cent cinquante-six mille hommes débarqués ou largués, près de sept mille bâtiments engagés dans l'opération Neptune, plus de onze mille avions disponibles ; les premiers éclaireurs de la 101st touchent le sol vers minuit et quart. Le communiqué n° 1 du SHAEF, lu à 9 h 32 le 6 juin par le colonel Dupuy, si court qu'il le lit deux fois de suite : « Sous le commandement du général Eisenhower, les forces navales alliées, appuyées par de puissantes forces aériennes, ont commencé ce matin à débarquer des armées alliées sur la côte nord de la France » (la radio allemande, elle, en parlait depuis des heures : les Alliés ont confirmé, pas révélé). La tempête du 19 au 22 juin, la pire depuis des décennies en Manche (vingt ans selon le mémorandum de Stagg, quarante selon Churchill), détruit le port artificiel américain ; sur le rapport de Stagg, Eisenhower écrit à la main, plus tard : « Je remercie les dieux de la guerre que nous soyons partis quand nous sommes partis. » L'accord Darlan (novembre 1942) : endossé par Eisenhower, tempête de presse des deux côtés de l'Atlantique, Darlan assassiné le 24 décembre par un jeune homme de vingt ans. La mort d'Eisenhower : Walter Reed, le 28 mars 1969, Mamie, John et son petit-fils David présents : « Je veux partir ; Dieu, prenez-moi. » Le discours d'adieu du 17 janvier 1961 : la mise en garde contre « l'acquisition d'une influence injustifiée... par le complexe militaro-industriel ».

Contesté, légende

Les mots exacts de la décision finale : rien n'a été noté sur le moment ; les témoins ont publié « OK, let 'er rip », « All right, we move », « Well, we'll go », « OK, boys. We will go » ; Eisenhower lui-même en a donné au moins cinq versions ; le fameux « OK, let's go » vient d'un biographe en 1970 : le texte fait de cet oubli un aveu plutôt que de trancher. « Full victory, nothing else » lancé aux parachutistes : légende de presse du Signal Corps apposée sur la photo de Greenham ; la formule imprimée de l'ordre du jour dit « rien de moins que la victoire totale », et de vive voix il a parlé pêche. Le mot du soldat qui rassure le général (« ne vous en faites pas... ») circule en plusieurs variantes attribuées à plusieurs hommes : le texte le laisse anonyme. Les quatre paquets de Camel par jour : anecdote de guerre jamais mesurée, vraie dans l'esprit. Kay Summersby : deux livres de mémoires contradictoires, tous deux tenus par des plumes tierces (le premier nie tout, le second, posthume et commercial, affirme un amour) ; la prétendue lettre à Marshall demandant le divorce, « citée » d'après Truman par un auteur dont les bandes d'entretien, vérifiées, ne contiennent rien de tel : une fabrication, pas une pièce perdue ; le texte laisse l'ambiguïté où elle est, dans les on-dit. La date fausse du billet expliquée par l'épuisement : hypothèse moderne. Les chronologies « heure par heure » de cette nuit qui circulent (retour à 1 h 15, trois heures de sommeil) : des reconstitutions récentes sans source ; la seule scène solide du petit matin est celle de Butcher.

Le dispositif

Ce monologue est de moi. Le billet et sa rature, la lettre à Leigh-Mallory, la lettre à Mamie, la scène de Greenham, la semaine des conférences, le poker, Icky, Camp Colt, Darlan sortent des sources ci-dessus ; les pensées de la nuit sont ma lecture. Ce qu'aucune archive ne donne, c'est précisément cette nuit-là de l'intérieur : Butcher dort, Kay est repartie, l'homme est seul dans sa caravane ; c'est le trou du dossier, et le texte s'y tient.

À écouter ensuite

Napoléon

la nuit du poison, Fontainebleau, 12-13 avril 1814

Palais de Fontainebleau, nuit du 12 au 13 avril 1814, entre trois heures et l'aube.

12 min