Frédéric II de Prusse

La nuit de Kunersdorf, 12 août 1759

4 min

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Reitwein, sur l'Oder, nuit du 12 au 13 août 1759. Frédéric II, quarante-sept ans, roi de Prusse, vient de perdre à Kunersdorf, contre les Russes et les Autrichiens, la pire bataille de sa vie : de quarante-huit mille hommes, il n'en rassemble pas trois mille ce soir. Il écrit à Voltaire.

Mon cher Voltaire,

Vous lirez dans les gazettes que le roi de Prusse a perdu une bataille ; les gazettes, pour une fois, seront modestes. J'avais quarante-huit mille hommes ce matin. Je n'en trouve pas trois mille ce soir. Le reste court, dort, déserte ou pourrit sur une colline de sable dont vous n'apprendrez jamais le nom : Kunersdorf. Retenez-le pourtant, c'est là que votre élève a cessé de se croire un grand homme.

Les Russes ont gagné et ne le savent pas encore. S'ils marchent sur Berlin demain, tout est dit ; mais je gage qu'ils ne marcheront pas : la victoire les étonne trop. Si le Ciel me fait ce crédit, je l'inscrirai aux miracles de la maison de Brandebourg ; il faudra bien un registre, nous vivons de prodiges depuis trois ans.

Deux chevaux sont morts sous moi. Une balle s'est arrêtée dans mon étui, qui a eu la politesse de la prendre pour lui. Ne me félicitez pas : quand la Providence veut sauver un homme, elle vise mieux ; quand elle veut le narguer, elle sauve la tabatière.

J'ai sur moi de quoi finir : dix-huit grains d'opium dans une petite boîte ovale que je porte depuis trois ans comme d'autres une relique. C'est ma dernière place forte, celle-là du moins ne capitulera pas sans moi. Rassurez-vous, ou affligez-vous, je ne l'ouvrirai pas cette nuit : un roi est le premier serviteur de l'État, et un serviteur ne quitte pas son poste avant d'être relevé. Mais je vous le dis sans façon : vivant, on ne me promènera pas à Vienne.

Puisque cette lettre a des chances d'être la dernière, faisons les comptes en honnête homme. Vous savez que je n'ai jamais eu d'autre religion que l'arithmétique.

La Silésie. L'Europe cherche encore mes raisons ; je les ai pourtant écrites : un trésor plein, une armée prête, et l'envie de faire parler de moi. Voyez ma malchance : je publie un livre contre Machiavel, et l'on apprend en trois mois que Machiavel avait raison sur tout, son réfutateur compris. On m'appelle philosophe ; je suis un voleur qui écrit bien. Vous me direz que les autres volent sans écrire ; c'est toute ma consolation.

Mollwitz. Ma première bataille, monsieur : je l'ai fuie. J'ai galopé dans la nuit pendant que mon armée gagnait sans moi, et j'ai appris ma victoire au matin, comme une nouvelle qui concernait un autre. Le premier capitaine de l'Europe a débuté par montrer son dos ; depuis, je surcompense. C'est toute ma méthode, et voilà mon secret de guerre livré : faites-en bon usage à Ferney.

Mon père, maintenant. Vous m'avez toujours trouvé dur ; c'est que vous n'avez pas connu l'école. Il m'a battu en public, traîné par les cheveux devant la troupe, vendu mes livres français, et il appelait cela faire un roi. Le plus cruel est qu'il a réussi ; c'est la seule chose que je ne lui pardonne pas. On me dit sans cœur. J'en avais un, monsieur ; on me l'a éduqué.

Et puisque ma main tremble déjà, qu'elle serve. Il y a un nom que je n'ai jamais écrit. Je noircis du papier depuis trente ans, des lettres, des vers, des histoires, de quoi remplir une bibliothèque ; le nom n'y est nulle part. On l'a décapité sous ma fenêtre un matin de novembre ; j'avais dix-huit ans, on me tenait debout contre la vitre, et mon père appelait cela une leçon. Elle a porté. Je n'ai plus rien aimé depuis sans calculer d'abord ce que coûterait l'enterrement. Ne cherchez pas le nom, je ne l'écrirai pas cette nuit non plus ; mais voyez comme la place est restée vide, et jugez de la taille de ce qui l'occupait.

Ma sœur de Bayreuth est morte il y a dix mois, le jour même où l'Autriche me battait à Hochkirch. Le sort a l'esprit d'économie : il fait ses deuils par paires. Elle tenait la moitié de mon courage ; je fais depuis avec le reste.

Que me reste-t-il ? Une flûte, que je joue moins bien depuis que je commande davantage. Des chiennes qui m'aiment sans savoir que je suis roi, la seule tendresse dont je sois sûr. Et l'État, ce maître abstrait que je me suis donné pour n'avoir plus jamais à obéir à un homme. Riez : le fils battu s'est taillé un père en marbre, et il le sert à quatre heures du matin avec une exactitude de caporal. Chacun guérit comme il peut.

Si l'on me trouve raide mardi, faites une chose pour moi, une seule : qu'on brûle mes vers. Je consens que la postérité me batte, je ne veux pas qu'elle me trouve plat. Pour le reste, qu'elle dise ce qu'elle voudra. J'ai passé ma vie à mépriser l'opinion et à travailler pour la gloire ; il faudra bien qu'elle devine laquelle des deux mains était la vraie.

Je ne me relis pas. C'est la seule faute que je ne me pardonne jamais, et la seule nuit où je m'en moque.

Federic


Les Russes ne marchèrent pas sur Berlin. Trois semaines plus tard, Frédéric nomma cela, dans une lettre à son frère, le miracle de la maison de Brandebourg ; la mort de la tsarine lui en offrit un second en 1762, et la Prusse survécut. Il régna vingt-trois ans encore, sans plus perdre une guerre ni se refaire un ami. Mort dans son fauteuil à Sans-Souci le 17 août 1786, il avait demandé une tombe sur la terrasse, près de ses lévriers ; on lui donna une église, des cryptes, deux guerres de translations. Sa volonté fut exécutée en 1991, deux cent cinq ans plus tard. Il repose sous une dalle nue, à côté de ses chiens, et les visiteurs y déposent des pommes de terre.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

des dizaines de milliers de lettres en français (42 ans de correspondance avec Voltaire, la confidente Wilhelmine sa sœur, d'Argens, de Catt) ; l'Anti-Machiavel ; deux Testaments politiques secrets ; l'Histoire de mon temps, où l'aveu sur la Silésie est réel (un trésor plein, une armée prête, le désir de faire parler de lui) ; environ 121 sonates pour flûte, jouées encore aujourd'hui. La lettre du soir de Kunersdorf existe (« je crois tout perdu, je ne survivrai point à la perte de ma patrie ») : elle était adressée à son ministre Finckenstein ; « le miracle de la maison de Brandebourg » est son expression, trois semaines plus tard. Il signait ses lettres françaises « Federic ».

Documenté

Katte décapité sous ses yeux le 6 novembre 1730, sentence durcie par son propre père, Frédéric tenu à la fenêtre ; la fuite de sa première bataille (Mollwitz, 1741) pendant que son armée gagnait ; les pilules d'opium portées sur lui pendant la guerre de Sept Ans (montrées à son lecteur Henri de Catt) ; Wilhelmine morte le 14 octobre 1758, le jour exact de la défaite de Hochkirch ; sa correspondance avec Voltaire de 1757-1760 contient réellement le débat sur son droit de mourir ; mort dans son fauteuil à Sans-Souci le 17 août 1786 ; réinhumé selon sa volonté près de ses lévriers en 1991.

Contesté / légende

la nature exacte du lien avec Katte et l'homosexualité de Frédéric (Voltaire l'affirme dans ses mémoires posthumes, une partie des historiens conclut oui, d'autres restent prudents ; lui n'a rien laissé) ; les paroles échangées avec Katte à l'exécution (tradition) ; le chiffre « de 48 000 hommes il ne m'en reste pas 3 000 » est le sien mais c'est un chiffre de panique, une partie des fuyards rallia dans la semaine ; la balle arrêtée par l'étui à Kunersdorf est de la tradition ; le champ de pommes de terre gardé pour attiser la convoitise est probablement une légende (les ordres réitérés d'imposer la culture sont réels).

Les taches hors de cette nuit

le partage de la Pologne (1772), dont il fut un architecte (son mot réel sur Marie-Thérèse : « elle pleure, mais elle prend ») ; l'épouse imposée, Élisabeth-Christine, écartée toute une vie ; le cynisme d'État assumé jusque dans ses Testaments.

Cette lettre-ci est imaginée

Sa matière ne l'est pas : la vraie lettre du soir, les aveux de l'Histoire de mon temps, les lettres suicidaires à Voltaire et d'Argens, les faits datés ci-dessus.

Le dispositif

La nuit du 12 août 1759, quelques heures après Kunersdorf : une lettre, pas un monologue, et adressée au seul homme à qui il parlait de son droit de mourir. Voix voltairienne, l'ironie portée en armure jusqu'au bout, le vers et le trait d'esprit comme garde-fous. Dispositif volontairement à l'opposé de celui de Musashi.

À écouter ensuite

Napoléon

la nuit du poison, Fontainebleau, 12-13 avril 1814

Palais de Fontainebleau, nuit du 12 au 13 avril 1814, entre trois heures et l'aube.

12 min