Gengis Khan
La dernière nuit, août 1227
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La narration se fabrique. Lisez en attendant : elle apparaîtra en bas de cette page dans une dizaine de minutes, et restera pour tout le monde.
Sous la tente, dans les monts Liupan, aux confins de l'empire des Xia, août 1227. Gengis Khan, soixante-cinq ans environ, maître d'un empire de la mer de Chine à la Caspienne, meurt d'une chute de cheval et de la fièvre, en pleine campagne. La capitale des Xia tient encore ; il ne verra pas sa reddition.
La fièvre est revenue avec la nuit. Les chamans mentent bien, les médecins des villes mentent mieux ; le cheval, lui, n'a pas menti : il m'a jeté, la terre était dure, j'ai passé soixante ans. Le maître du monde meurt d'être mal tombé de cheval, comme n'importe quel berger. Le Ciel a de l'humour. Il fallait bien : il m'a tout donné.
On m'appellera par le titre. Mais dans la fièvre, c'est l'autre nom qui remonte, Temüdjin, le nom d'un ennemi que mon père avait capturé le jour de ma naissance. J'ai porté toute ma vie le nom d'un vaincu. Personne n'a jamais osé me demander si je le savais.
J'avais neuf ans quand les Tatars ont empoisonné mon père dans un repas de route. Au matin, le clan a levé le camp en nous laissant : une veuve, des enfants, pas une bête. J'ai regardé les feux s'éloigner dans l'herbe. Ma mère nous a nourris de racines, de baies, de poissons de l'Onon. J'ai appris là ce que les riches ne savent pas : la faim ne rend pas mauvais. Elle rend exact.
Puis j'ai tué mon frère. Dis-le comme c'était : pour un poisson et un oiseau qu'il nous prenait, mon arc et celui de Qasar, deux flèches, par-devant et par-derrière. Ma mère a hurlé des choses que je sais encore mot pour mot : que nous étions des loups qui dévorent leur propre chair, des chameaux qui mordent le ventre de leur mère. Elle avait raison. J'avais mes raisons. Les deux sont vraies ensemble, et celui qui ne peut pas tenir ces deux vérités dans une seule main ne comprendra rien à ma vie.
Les Tayitchi'oud m'ont pris et m'ont mis la cangue, le collier de bois, les poignets dedans. On me montrait de tente en tente comme une bête. Un soir de fête, j'ai assommé mon gardien avec le collier même ; retiens cela, la punition peut servir d'arme. Je me suis couché dans la rivière, le bois flottait, mon visage entre deux eaux. Un homme m'a vu. Il ne m'a pas dénoncé ; il m'a caché dans sa laine, et sa famille risquait la mort pour ça. Je n'ai jamais oublié un nom : ni ceux qui m'ont caché, ni ceux qui ont levé le camp. Toute ma politique tient là. Le monde se divise en deux : ceux qui t'ont vu dans l'eau et t'ont couvert, et les autres.
Les Merkit sont venus venger un vieux rapt : mon père avait volé ma mère à l'un des leurs ; tout se paie, tout revient. Ils ont pris Börte. Les chevaux manquaient, je suis monté sur la montagne pendant qu'on emportait ma femme. Dis-le aussi : j'ai fui, et elle a payé. Sur le Burqan Qaldun, j'ai dit au Ciel que ma vie ne valait pas plus qu'un pou et qu'il me l'avait pourtant laissée. Je me suis incliné neuf fois vers le soleil. Puis je suis redescendu, j'ai levé des hommes, et j'ai brûlé les Merkit. Börte est revenue enceinte. Je n'ai pas compté les mois. Je ne les ai jamais comptés. Des années plus tard, en plein conseil, mon deuxième fils a jeté le mot à la face de l'aîné, devant moi. J'ai puni le mot, pas le doute ; le doute était le mien aussi. Djötchi est mon fils, je l'ai dit une fois pour toutes, et j'ai donné l'empire au troisième. Cherche la justice là-dedans. Moi je n'ai trouvé que la paix entre frères, et c'est déjà un empire.
Djamouqa. Enfants, nous avons juré trois fois le serment d'anda, des osselets échangés, puis des flèches. Un jour il a dit une phrase de trop sur les pâturages, et nous nous sommes séparés sans nous battre ; vingt ans de guerre ont suivi, pour cette phrase que ni lui ni moi n'avons jamais expliquée. À la fin, ses propres compagnons me l'ont livré. Je les ai fait exécuter devant lui : je paie la loyauté, même chez l'ennemi ; je ne paie jamais la trahison, même à mon profit. À lui, j'ai offert de reprendre l'ancienne place à mon côté. Il a refusé : il n'y a qu'un soleil dans le ciel, il a dit. Il a demandé de mourir sans que son sang coule. Accordé. On l'a plié dans un tapis de feutre. J'ai perdu ce jour-là le seul homme de ma taille, et je l'ai su en le tuant.
Ensuite, le monde. Chez les Persans, on raconte que j'ai dit dans une mosquée être le châtiment de Dieu envoyé contre leurs péchés. C'est un lettré qui a fait la phrase ; je la laisse courir, elle travaille pour moi mieux que dix armées. Voici la chose sans le prêche : une ville qui ouvre ses portes, je la compte ; une ville qui résiste, je la dépense, pour que dix autres ouvrent. Les chroniqueurs alignent des morts par centaines de milliers ; ils exagèrent, et l'exagération me servait aussi. Je ne vidais pas les villes par colère. C'est pire, je sais. La colère, au moins, s'éteint.
On dira : il n'a fait que détruire. Qu'on dise aussi le reste. Un marchand traversait mon empire avec sa fortune sans escorte. Mes généraux étaient des fils de bergers et de forgerons ; j'ai fait chef Djebé le jour où, seul de toute sa ligne défaite, il a avoué la flèche qui avait tué mon cheval sous moi : un homme qui dit la vérité en face de la mort, on ne le tue pas, on le garde. Les prêtres de tous les dieux ne payaient pas d'impôt chez moi ; qu'ils prient qui ils veulent, pourvu qu'ils prient pour moi. Le Ciel reconnaîtra les siens, ce n'est pas mon affaire.
Maintenant la fièvre monte et je mets de l'ordre. Cachez ma mort jusqu'à la chute de la ville : un khan mort assiège mal, un khan secret assiège encore. Pas de tombeau. Pas de pierre, pas de nom, pas de garde. Qu'on me rende à l'herbe. L'herbe m'a fait, elle saura me défaire.
Il meurt en août 1227, pendant le siège de la capitale tangoute ; sa mort est tenue secrète, et la ville, qui s'était rendue, est exterminée selon ses ordres. L'empire qu'il laisse, le plus vaste jamais conquis par un seul homme, sera porté par ses fils jusqu'à Vienne et Java. Sa tombe n'a jamais été trouvée : huit siècles de recherches, des expéditions impériales chinoises aux campagnes de capteurs satellites, rien. On n'a jamais retrouvé son corps ; on croit retrouver son sang, si la lignée est bien la sienne, chez un homme d'Asie centrale sur douze.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main : rien
Il ne savait ni lire ni écrire ; pas une ligne de lui n'existe nulle part. Ce texte est un texte imaginé, assumé comme tel à cent pour cent.
La source qui permet quand même l'intimité
l'Histoire secrète des Mongols (~1228, en mongol, document interne dynastique jamais destiné aux étrangers). Elle rapporte sans embellir : le meurtre de Bekter, la peur avouée au Burqan Qaldun (« ma vie de pou »), la cangue et l'évasion, la scène où Chagatai traite Djötchi de bâtard devant son père. Une propagande aurait effacé tout cela ; c'est ce qui rend le document crédible sur l'intime. Sa chronologie et ses dialogues restent des reconstructions. Compléments : Rashid al-Din (persan, ~1310), sources chinoises.
Documenté / large consensus
le père Yesügei empoisonné par des Tatars, le clan abandonnant la veuve et les enfants (racines, baies, poissons de l'Onon) ; le meurtre du demi-frère Bekter par Temüdjin et Qasar, et la fureur de la mère Höelün ; la captivité chez les Tayitchi'oud, la cangue, l'évasion, Sorqan Shira qui le cache dans la laine ; l'enlèvement de Börte par les Merkit, la naissance douteuse de Djötchi, la succession donnée au troisième fils Ögödei ; l'anda Djamouqa, la rupture jamais élucidée, les hommes qui le livrent exécutés pour trahison, sa mort accordée sans effusion de sang ; Djebé recruté après avoir avoué la flèche ; la protection des marchands et des routes, l'exemption d'impôt des clercs de toutes religions ; les massacres du Khwarezm (chiffres persans exagérés, ampleur certaine) ; la chute de cheval de 1226-27, la fièvre, le refus de lever la campagne, la mort en août 1227 pendant la guerre contre les Xia ; la mort tenue secrète ; la capitale tangoute détruite après sa reddition, selon ses ordres.
Contesté / légende
la date de naissance (1155, 1162 ou 1167) ; le caillot de sang dans le poing du nouveau-né (motif littéraire) ; la cause exacte de la mort ; « je suis le châtiment de Dieu » (mise en scène du chroniqueur persan Djouvaïni) ; l'escorte funéraire massacrée et les chevaux piétinant la tombe (traditions tardives) ; les « seize millions de descendants » (étude génétique de 2003 : lignée probable, attribution non prouvée).
Le dispositif
La tente, la fièvre, août 1227, la campagne des Xia qu'il refuse de lever : un monologue imaginé entièrement cousu de scènes que la source mongole donne elle-même. Voix orale de steppe, ni l'abstraction de Marc Aurèle ni l'encre de Musashi : un homme qui pense en bêtes, en dettes et en noms retenus, et qui scande par scènes, Bekter, la cangue, le Burqan Qaldun, Djötchi, Djamouqa.