Grant

La nuit de la migraine, Appomattox, 8-9 avril 1865

12 min

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Virginie, nuit du 8 au 9 avril 1865. La guerre de Sécession dure depuis quatre ans ; Richmond, la capitale sudiste, est tombée lundi, et l'armée du général Lee fuit vers l'ouest, affamée, cernée un peu plus chaque jour. Ulysses Grant, quarante-deux ans, général en chef des armées de l'Union, la poursuit et somme Lee de se rendre depuis deux jours. Cette nuit, dans une ferme au bord de la route, Grant a une migraine féroce, et il attend une réponse.

La moutarde me brûle les pieds. C'est le but.

La bassine fume entre mes bottes vides. Un sinapisme sur chaque poignet, un autre sur la nuque. La migraine est venue avec le soir ; elle cogne derrière l'œil droit, à chaque battement du sang.

Une ferme au bord de la route. Dans la pièce à côté, mes officiers parlent bas.

Quatre ans que cette guerre dure.

Hier, de Farmville, j'ai écrit au général Lee : la semaine qui vient de passer doit lui prouver que toute résistance est sans espoir ; je lui demande de rendre son armée. Il m'a répondu la nuit même : quelles seraient mes conditions ? J'en ai posé une seule, ce matin : que ses hommes déposent les armes et ne les reprennent jamais contre les États-Unis.

Depuis, la chasse. Ses colonnes crèvent de faim entre deux rivières. Sheridan galope vers l'ouest pour leur couper la dernière route, celle de Lynchburg. Sept jours que cela se referme.

Et moi, ce soir, les pieds dans l'eau chaude, j'attends sa lettre.

Vers minuit, des pas dans l'escalier. Une lanterne, un pli.

Je lis debout, pieds nus sur le plancher. Lee refuse. Il « ne pense pas que l'urgence soit venue de rendre cette armée ». Mais il propose de me rencontrer demain à dix heures, entre les lignes, pour parler de la paix générale.

La paix générale. Pas la reddition : la paix.

Je repose le papier. La paix ne m'appartient pas ; le président me l'a défendue par écrit, il y a cinq semaines. Lee le sait aussi bien que moi. Une conférence, c'est un jour de gagné, et ses colonnes marchent pendant qu'on parle.

Je retourne à la moutarde.

Je ne dors pas. Je marche, je me rassieds, on remet de l'eau chaude. L'œil droit bat la mesure.

À l'aube, j'écris ma réponse : je n'ai pas qualité pour traiter de la paix, la rencontre de dix heures ne mènerait à rien. Mais que le Sud dépose les armes, et il épargnera des milliers de vies, des centaines de millions de biens encore intacts. En selle.

Cincinnati tire sur le mors. Nous quittons la route du nord et nous coupons au sud, à travers les fermes, pour tourner les colonnes de Lee et rejoindre Sheridan. Des milles de boue.

Chaque foulée tape dans l'œil droit.

Milieu du jour. Un cavalier nous rattrape au galop, le bras levé, un pli à la main.

Je décachette en selle. C'est de Lee.

Il demande une entrevue, conformément à mon offre d'hier, pour traiter de la reddition de son armée.

La douleur s'éteint à la ligne même. Tout entière, d'un coup, comme une chandelle qu'on mouche.

Je fais halte au bord du chemin et je réponds, le carnet sur le genou : je suis à quatre milles à l'ouest de Walker's Church ; je pousse vers le front ; que l'avis du lieu me trouve en route.

Nous repartons au trot.

Appomattox Court House. Un tribunal de brique, une taverne, quelques maisons, des vergers. Dans les prés autour, les deux armées face à face, à portée de fusil. Personne ne tire. Ce silence-là, aucun de nous ne l'a entendu depuis quatre ans.

Sheridan m'attend devant une maison à perron. Il piaffe encore : à l'aube, Lee a tenté de percer sa ligne ; l'infanterie est arrivée à temps derrière la cavalerie, et tout s'est arrêté sur un drapeau blanc. Une serviette blanche, à ce qu'on me dit. Sheridan, lui, aurait fini à la charge.

Je descends de cheval.

Lee est déjà dans le salon, depuis une demi-heure.

Il se lève quand j'entre. Cinquante-huit ans, la tête droite, la barbe blanche, et l'uniforme gris le plus neuf que j'aie vu de toute cette guerre. Boutons dorés, écharpe, une épée d'apparat au côté. Un homme habillé pour la cérémonie.

Moi, je sors de la boue. La tunique d'un simple soldat, mes galons de lieutenant général cousus aux épaules, le pantalon éclaboussé jusqu'aux genoux, pas d'épée. Mes fourgons sont restés à plusieurs jours derrière.

Pourvu qu'il n'y voie pas une insolence voulue. Je n'ai pas fait exprès.

Ce qu'il ressent, son visage ne le dit pas. Moi, je me découvre triste. J'étais joyeux sur la route ; c'est parti. Cet homme a tenu quatre ans, vaillamment, contre tout ; il a trop souffert pour sa cause. Et sa cause, je la crois l'une des pires pour lesquelles un peuple se soit jamais battu, celle qui avait le moins d'excuses. Je ne me réjouis pas.

Alors je parle du Mexique.

Nous y étions ensemble, il y a dix-huit ans, dans la même armée. Je l'y ai vu une fois et je l'ai reconnu partout depuis. Il me dit qu'il s'en souvient ; qu'il a souvent essayé, depuis, de se rappeler mon visage ; qu'il n'a jamais pu. J'étais un lieutenant de la brigade de Garland ; c'est lui qui était venu nous voir, de l'état-major de Scott.

La conversation coule, agréable, ancienne. J'oublie presque pourquoi nous sommes assis dans ce salon.

C'est lui qui m'y ramène.

« Je suppose, général Grant, que l'objet de notre rencontre est pleinement connu de nous deux. J'ai demandé à vous voir pour savoir à quelles conditions vous recevrez la reddition de mon armée. »

« Celles de mes lettres : les hommes déposent les armes et ne les reprennent plus contre les États-Unis. »

Il incline la tête. Ce sont à peu près, dit-il, celles qu'il attendait. Il me demande de les mettre par écrit.

On m'apporte mon carnet d'ordres. Je pose la plume sur la feuille. Je ne sais pas quel sera le premier mot.

Puis la main part, et tout vient d'un trait. Les armes, l'artillerie, les biens publics rendus, empilés, remis à mes officiers. Les officiers de Lee gardent leurs armes de côté, leurs chevaux, leurs bagages. Mon œil vient de tomber sur sa belle épée : personne ne rendra d'épée dans ce salon. Et la dernière ligne : chaque homme, sa parole donnée, rentrera chez lui, où l'autorité des États-Unis ne l'inquiétera pas tant qu'il la tiendra.

Pas de prison. Pas de procès. Pas de défilé de vaincus.

Je lui tends le carnet. Il pose ses lunettes d'acier sur son nez, après en avoir essuyé les verres, lentement. Il lit. À la ligne des chevaux et des bagages des officiers, quelque chose bouge dans son visage, pour la première fois.

« Cela aura un très heureux effet sur mon armée. »

Puis il hésite, une seconde. Chez lui, dit-il, les cavaliers et les artilleurs sont propriétaires de leurs montures ; le texte ne dit rien de ces hommes-là. Il ne demande rien. Il attend.

Je ne changerai pas les termes écrits. Mais la guerre est finie, ces hommes sont des petits fermiers, le pays est ravagé, et sans cheval ni mule il n'y aura ni labours de printemps ni récolte l'hiver prochain. Je donnerai l'ordre : tout homme qui réclame une monture l'emmène chez lui.

« Cela aura le meilleur effet possible sur les hommes. Cela fera beaucoup pour réconcilier notre peuple. »

Le colonel Parker met la copie au net, à l'encre. La plus belle main de mon état-major ; un Indien seneca. C'est lui qui écrit la page que Lee emportera.

Pendant qu'il copie, je demande à Lee où en sont ses hommes. Il ne plaide pas. Il dit les faits : ils ne mangent plus que du maïs grillé depuis des jours.

« Pour combien d'hommes vous faut-il des vivres ? »

« Environ vingt-cinq mille. »

L'ordre part : vingt-cinq mille rations, portées à ses lignes. Les vivres sortent des trains que Sheridan lui a pris hier soir en gare d'Appomattox : je lui rends son propre ravitaillement.

Le milieu de l'après-midi. Il signe sa lettre d'acceptation, je signe mes conditions. C'est fait.

Lee se lève, me serre la main, s'incline vers mes officiers, sort. Par la fenêtre, je le vois s'arrêter sur le perron. Il regarde du côté de la crête où campe ce qui reste de son armée, et il frappe lentement un poing dans sa paume, trois fois. On lui amène Traveller, son cheval gris.

Je sors sur le perron. J'ôte mon chapeau, sans un mot. Tous mes officiers se découvrent. Lee soulève le sien et part au pas.

Du côté de nos batteries, une salve éclate. Une autre. La joie qui commence.

Je les fais taire sur-le-champ. Ces hommes sont nos prisonniers. Nous n'exulterons pas sur leur chute.

En fin d'après-midi, j'écris trois lignes pour Washington : le général Lee a rendu cet après-midi l'armée de Virginie du Nord, aux conditions que j'avais proposées.

La nuit tombe sur les deux camps mêlés. Mes hommes portent à manger aux siens. Pas un coup de feu nulle part.

Je n'ai plus mal. Ce soir, je dors.


Le 9 avril 1865 était le dimanche des Rameaux. Dans la semaine, quelque vingt-huit mille soldats confédérés défilèrent, déposèrent les armes et reçurent leur billet de libération sur parole ; le pommier sous lequel Lee avait attendu au matin fut débité en reliques, et la légende courut que la reddition s'était signée dessous ; Grant lui-même la démentit. Wilmer McLean, le maître du salon, avait vu la première grande bataille de la guerre se livrer en 1861 sur sa ferme de Bull Run, un obus tomber dans sa cuisine ; il s'était réfugié à Appomattox pour fuir la guerre : elle commença dans sa cour et finit dans son salon. Cinq jours après la reddition, le Vendredi saint, Lincoln fut assassiné dans sa loge du théâtre Ford ; les Grant, invités à l'y accompagner, avaient décliné le matin même. La ligne écrite dans le carnet protégea Lee jusqu'au bout : quand on voulut le juger pour trahison, Grant s'y opposa de tout son grade, et il n'y eut jamais de procès. Général en chef, président huit ans, ruiné en 1884 par un associé escroc, rongé par un cancer de la gorge, Grant écrivit ses Mémoires en mourant, pour payer ses dettes, chez l'éditeur Mark Twain ; il posa la plume quelques jours avant sa mort, le 23 juillet 1885, et le livre laissa près d'un demi-million de dollars à sa veuve. L'homme qui avait pris trois armées entières avait écrit quatre mots en 1868 : Ayons la paix. On les grava sur son tombeau, à New York.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

Les Personal Memoirs, écrits en 1885, portent presque tout le texte : la migraine de la nuit du 8 (« je passai la nuit à me baigner les pieds dans l'eau chaude à la moutarde, avec des sinapismes aux poignets et sur la nuque ») ; la guérison à la lecture de la note (« à l'instant où je vis le contenu de la note, j'étais guéri ») ; la tenue (« l'uniforme d'un simple soldat avec les galons de lieutenant général ») ; la tristesse de la rencontre (« tout sauf de la joie devant la chute d'un ennemi qui s'était battu si longtemps et si vaillamment », la cause sudiste « l'une des pires pour lesquelles un peuple se soit jamais battu, celle qui avait le moins d'excuses ») ; la conversation si agréable qu'il en oublia presque l'objet, et Lee qui l'y ramena ; « quand je posai la plume sur le papier, je ne savais pas quel serait le premier mot » ; les montures laissées aux hommes pour les labours de printemps ; les vingt-cinq mille rations ; les salves arrêtées (« les Confédérés étaient nos prisonniers, et nous ne voulions pas exulter sur leur chute ») ; et le démenti, de sa plume, de la légende de l'épée rendue (« du pur roman »). Les lettres échangées avec Lee du 7 au 9 avril et le télégramme de 16 h 30 à Washington sont conservés.

Documenté (par des tiers)

Horace Porter, aide de camp présent dans le salon (Campaigning with Grant) : l'uniforme neuf de Lee et l'épée d'apparat, les lunettes essuyées avant de lire, la demande de reddition formulée par Lee (« Je suppose, général Grant, que l'objet de notre rencontre est pleinement connu de nous deux »), la sortie sur le perron, le poing frappé dans la paume, Traveller amené, le chapeau que Grant ôte, imité par ses officiers ; les répliques de Lee sur l'effet des conditions et le chiffre de vingt-cinq mille rations (Grant l'attribue à Lee dans ses Mémoires ; Porter, présent, le fait avancer par Grant lui-même) ; le Mexique et Lee qui n'a jamais pu se rappeler son visage (Porter ; les Mémoires disent au contraire que Lee se souvenait très bien de lui) ; la crainte que Lee voie un manque d'égards dans l'épée absente (Porter ; les Mémoires disent n'y avoir pensé qu'après). La maison du négociant Wilmer McLean, dont la ferme de Bull Run avait porté la première grande bataille de la guerre en 1861 ; Ely Parker, colonel seneca, qui mit les termes au net ; l'attaque de Gordon à l'aube du 9, arrêtée par l'infanterie derrière la cavalerie de Sheridan ; les quelque vingt-huit mille parolés des jours suivants ; le dimanche des Rameaux ; l'invitation des Lincoln au théâtre Ford pour le soir du 14 avril, déclinée par les Grant ; la défense des paroles d'Appomattox par Grant quand on voulut juger Lee ; la faillite de 1884, le cancer de la gorge, le contrat avec la maison d'édition de Mark Twain, la mort à Mount McGregor le 23 juillet 1885, quelques jours après la dernière page des Mémoires, et les quelque quatre cent cinquante mille dollars qu'ils laissèrent à sa veuve ; « Let us have peace » (1868), gravé sur son tombeau à New York.

Contesté, légende

« La guerre est finie ; les rebelles sont de nouveau nos compatriotes » : mot rapporté par Porter des années plus tard, absent des Memoirs ; l'échange avec Parker (« Je suis heureux de voir ici un vrai Américain » ; « Nous sommes tous américains ») : raconté des années plus tard, sans autre témoin ; le mot de Gordon (« j'ai usé mon corps jusqu'à la corde ») et celui de Lee au matin (« je préférerais mourir mille morts ») : souvenirs confédérés d'après-guerre ; l'épée de Lee remise à Grant et rendue : légende, démentie par Grant lui-même ; la reddition signée sous un pommier : légende encore, l'arbre fut pourtant débité en reliques.

Le dispositif

La nuit du 8 au 9 avril 1865 et la journée du 9, d'une ferme de Virginie au salon de la maison McLean, en « je », au présent. Imaginé : les gestes de la nuit, l'ordre des pensées, le détail des allées et venues autour de Grant ; les répliques sont celles des sources, traduites, et la chronologie suit les Memoirs et les lettres conservées.

À écouter ensuite

Jeanne d'Arc

l'habit repris, Rouen, 27 mai 1431

Rouen, une tour du château de Bouvreuil, au matin du dimanche 27 mai 1431, jour de la Trinité.

13 min

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