Henri IV
Le saut périlleux, Saint-Denis, nuit du 24 juillet 1593
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Abbaye de Saint-Denis, nuit du samedi 24 juillet 1593. Demain matin, dans la basilique où sont couchés les rois de France, Henri IV, trente-neuf ans, élevé au psaume huguenot, abjurera sa foi devant l'archevêque de Bourges. Il est roi depuis quatre ans : Paris, à deux lieues, tenu par la Ligue et une garnison espagnole, lui ferme ses portes, et le pape l'a excommunié. Ce que ses batailles n'ont pas pu prendre, une messe peut le donner.
Il fait chaud. La chemise me colle au dos. J'ai fait ouvrir la fenêtre ; l'air n'entre pas.
Dehors, des marteaux. On cloue des tentures le long de la grand-rue, on dresse des barrières devant le portail. Onze heures du soir, et ils clouent encore.
Tout cela pour moi. Pour demain matin.
Sur la table, la profession de foi. Je la dirai demain à genoux, je la remettrai de ma main. Chaque ligne en a été disputée comme une place assiégée.
Hier, ils m'ont tenu cinq heures. L'archevêque de Bourges, du Perron, l'évêque du Mans, celui de Nantes, leurs docteurs en rond. Le purgatoire. La confession. Les saints. Le pape. J'ai poussé les objections de nos ministres mieux qu'un ministre ; je voulais les voir suer leur science. Je leur ai dit en entrant :
« Je mets aujourd'hui mon âme entre vos mains. Prenez-y garde : là où vous me faites entrer, je n'en sortirai que par la mort. »
Ils sont devenus graves d'un coup, les mains dans les manches. C'est ce que je voulais.
Sur la présence réelle, je ne leur ai pas donné de peine : je n'en suis point en doute, je l'ai toujours cru ainsi. Sur le purgatoire, ils ont sué. Du Perron a souri dans sa barbe. Les autres ont regardé leurs mains.
Ce matin, ils étaient vingt, prélats et docteurs, dans la grande salle. Je me suis excusé d'avoir fait la conférence d'hier à quatre. J'ai redit mes promesses. On a rédigé la profession.
Hier matin, avant les évêques, j'avais écrit à Gabrielle. « Je commence ce matin à parler aux évêques. Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux. J'ai cent importuns sur les épaules. » Et de venir de bonne heure. Elle est arrivée de Mantes. Elle dort.
Le saut périlleux. Les bateleurs, à Nérac, tournaient en l'air et retombaient sur leurs pieds. Quelquefois sur les reins.
Je retomberai sur mes pieds. Voilà quatre ans que je prends mon élan.
Un valet entre sans bruit, change la chandelle qui coule, remporte l'autre. La cire sent le miel chaud.
On frappe encore. Le capitaine du guet, pour le rapport du soir. La plaine est pleine de feux, du côté de Paris.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Des Parisiens, Sire. Ils couchent dans les prés pour avoir place demain. Il en arrive encore. Des milliers. »
La Ligue leur a défendu de venir. Les prédicateurs ont promis l'enfer à qui verrait ma messe. Ils sont venus quand même, à la brune, par familles entières, le pain sous le bras.
Ils ne viennent pas m'aimer. Ils viennent voir si c'est vrai.
Alors ce sera vrai.
Il y a quatre ans, à Saint-Cloud, j'ai tenu la main d'un roi qui mourait. Le couteau du moine Clément était entré sous la ceinture ; les chirurgiens juraient qu'il vivrait ; à minuit, il s'est mis à mourir. Devant tous, il m'a dit que j'étais son frère et son successeur. Et plus bas, pour moi seul : que je ne régnerais jamais en repos sans me faire catholique.
Au matin, il était mort. Dans l'heure, les seigneurs catholiques de son armée sont venus, le chapeau à la main, la condition à la bouche : la messe, Sire, ou chacun chez soi. J'ai promis de me faire instruire.
J'ai fait durer l'instruction quatre ans.
Arques, d'abord. Puis Ivry.
Le 14 mars, il y a trois ans, dans la plaine d'Ivry, j'ai marché au petit matin le long du front. Les cuirasses fumaient de gel. J'avais au chapeau un grand panache blanc, pour qu'on me voie de loin. J'ai crié ce qu'un homme crie avant la charge : Dieu est pour nous, suivez le panache. Je ne sais plus les mots. On en fera de beaux, plus tard.
Deux heures après, la cavalerie de Mayenne s'enfonçait comme une glace de mars, et le gros duc fouettait vers l'arrière.
Le panache, on le voit de loin. C'est fait pour. Les balles aussi le voient.
Deux mois après, j'étais devant Paris. Paris s'est fermé.
Mai, juin, juillet, août. Les moulins arrêtés, les portes cousues. Dedans, on a mangé les chevaux, puis les ânes, puis les chiens, puis l'herbe des remparts. Puis un pain gris dont on m'a rapporté la recette : de la farine d'os, les os du cimetière des Innocents, moulus. Les morts nourrissaient les vivants. Quarante mille sont morts tout de même.
Mes capitaines me pressaient : quinze jours encore, Sire, et la ville tombe. J'ai laissé sortir les femmes et les vieillards par milliers, contre tous les avis. Mes soldats vendaient du pain par-dessus les murailles ; j'ai fermé les yeux. Puis Parme est arrivé de Flandre avec ses vieilles bandes, et j'ai levé le siège.
Paris ne se rend pas au huguenot. Quatre ans de victoires, et pas de royaume.
Et depuis janvier, dans ma capitale, la Ligue tient ses états pour élire un roi à ma place.
Philippe d'Espagne offre sa fille. L'infante, petite-fille du roi Henri II par sa mère : du sang de France au bout d'une pique espagnole. Le duc de Feria distribue les pistoles et les promesses. On vendait ma couronne à l'encan.
Le 28 juin, le Parlement, tout ligueur qu'il est, a rendu son arrêt : la couronne de France ne passe point en mains étrangères. La loi salique. Les juges de mes ennemis m'ont servi malgré eux.
Mais il reste un Bourbon catholique, mon petit cousin le cardinal, abbé de ce lieu même. Docile, dévot, disponible. Des catholiques de mon propre parti le regardent déjà. Si je tarde un mois de trop, on me le préfère, et la guerre n'a plus de fin.
Il faut sauter maintenant. Pendant qu'ils se disputent le prix.
Ma mère est morte deux mois avant mes noces. Elle m'avait nourri des psaumes ; à Pau, on conte qu'elle chanta un cantique de Béarn en me mettant au monde, pour paraître brave devant son père, et que le vieux roi frotta mes lèvres d'une gousse d'ail et d'un doigt de Jurançon. On conte tant de choses sur les rois.
Elle n'a pas vu ce qui a suivi.
Six jours après mes noces, le tocsin dans la nuit. Saint-Germain-l'Auxerrois. On m'avait marié sur une estrade dressée devant Notre-Dame, parce que l'hérétique ne pouvait pas entrer pour la messe. Six jours, et l'on égorgeait mes gentilshommes dans les chambres du Louvre. Au matin, j'ai vu la cour pavée de corps en chemise. Des visages de ma noce.
Le roi Charles m'a fait venir. Il criait et il tremblait en même temps :
« La messe, la mort, ou la Bastille. »
J'avais dix-huit ans. J'ai été à la messe. J'ai signé au pape la lettre qu'on m'a dictée. Et j'ai vécu trois ans et demi en prisonnier bien vêtu, compté aux chasses, compté au jeu de paume, compté à la porte de ma femme.
Février 1576 : une chasse, un brouillard, des relais posés de loin en loin. J'ai passé la Loire sans me retourner. Quatre mois après, j'ai abjuré leur abjuration.
Cette messe-là, on me l'avait mise à la gorge, le couteau derrière.
Celle de demain, je la prends. De ma main.
Matines sonne. Les moines chantent à travers le mur ; le latin coule comme une eau égale. Demain, ce sera ma langue de prière. Je l'ai dit aux évêques : je n'en sortirai que par la mort.
Tout à l'heure, on m'a fait répéter mes demandes, comme à un enfant qu'on mène au catéchisme. À la porte de l'église, l'archevêque demandera :
« Qui êtes-vous ? »
« Je suis le roi. »
« Que demandez-vous ? »
« À être reçu au giron de l'Église catholique, apostolique et romaine. »
« Le voulez-vous ? »
« Oui, je le veux et le désire. »
Puis les genoux sur la pierre, le serment, le baiser à l'anneau, l'absolution. Le légat du pape a excommunié d'avance qui me la donnerait ; ils la donneront quand même, sous réserve de Rome. Rome criera. J'enverrai des gens à Rome.
Je redis les demandes à voix basse, deux fois, seul, à la chandelle.
Qui êtes-vous ? Je suis le roi.
Les ministres de mon Église m'écrivent que je me damne. Mornay n'est pas venu ; sa dernière lettre saigne encore. D'Aubigné dit partout que je vends mon âme au prix des villes. Rosny, lui, qui est de la religion et y restera, m'a dit le chemin en homme qui compte : le plus court passe par la messe. Il tiendra mes finances en huguenot pendant que je prierai en latin.
Et les prêcheurs de Paris crient déjà à la comédie. Damné pour les uns, comédien pour les autres.
Demain, jour de la Saint-Jacques. Le patron des Espagnes. Don Philippe saura que le Béarnais s'est fait catholique le jour de son saint. J'espère qu'on le lui dira à table.
L'habit est sur le coffre : pourpoint de satin blanc, chausses blanches, manteau noir, chapeau noir. Je touche l'étoffe. Blanc à Ivry, blanc demain.
Le capitaine repasse : les portes sont doublées, on fouillera les robes au portail. Un moine a bien tué le feu roi. Dans Paris, des prêcheurs promettent le ciel à qui me tuera ; il se trouvera bien un jour un écolier ou un moine pour les croire.
Qu'il me trouve à la messe.
Le ciel blanchit derrière les tours. Les feux des Parisiens pâlissent dans les prés.
Là-dedans, sous les dalles, dorment les rois de France. Tous catholiques. Tous mes pères. Je descends de Saint Louis de mâle en mâle : voilà tout mon titre.
Demain matin, je m'agenouillerai chez eux. Un jour, on me couchera chez eux.
On frappe doucement. Le barbier, l'eau chaude, les linges. Je n'ai pas dormi ; tant pis ; j'ai veillé d'autres nuits avant d'autres batailles.
Dans le miroir, un homme de trente-neuf ans, la barbe déjà grise. J'essaie le visage de demain.
« Qui êtes-vous ? »
« Je suis le roi. »
Le dimanche 25 juillet 1593, au matin, en pourpoint de satin blanc, Henri marcha jusqu'au portail de la basilique à travers une foule qui criait « Vive le roi ! » jusque sur les toits. L'archevêque de Bourges lui demanda qui il était ; il répondit qu'il était le roi, jura à genoux, remit sa profession de foi et reçut l'absolution, sous réserve de Rome, malgré le monitoire du légat. Six jours plus tard, la trêve était signée. Sacré à Chartres le 27 février 1594, Reims étant aux mains de la Ligue, il entra dans Paris le 22 mars au petit matin, par une porte ouverte à prix d'argent, presque sans un coup de feu ; l'après-midi, d'une fenêtre, il regarda sortir la garnison espagnole : « Allez, messieurs, et n'y revenez plus. » Un écolier, Jean Châtel, lui planta un couteau dans la lèvre en décembre 1594 ; le pape l'absout à Rome en septembre 1595 ; l'édit de Nantes, en avril 1598, donna la paix et des places fortes aux huguenots qu'il avait quittés. Le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie, le couteau de Ravaillac le tua dans son carrosse. On le porta à Saint-Denis ; il y dort depuis, parmi les rois catholiques, à quelques pas de la porte où un archevêque lui a demandé qui il était. « Paris vaut bien une messe » ne vint que trente ans plus tard, sous une autre plume et dans une autre bouche. Lui n'a jamais dit le mot. Il a fait la chose.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
La lettre à Gabrielle d'Estrées, écrite de Saint-Denis le vendredi 23 juillet au matin, avant la conférence : « Je commence ce matin à parler aux évêques... Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux... j'ai cent importuns sur les épaules... Venez demain de bonne heure » (la forme « C'est demain que je fais le saut périlleux » et le « haïr Saint-Denis » sont de Voltaire, pas du roi) ; la profession de foi rédigée le 24 et remise à l'archevêque le 25 ; la déclaration de Saint-Cloud du 4 août 1589, où il promet de maintenir la religion catholique et de se faire instruire.
Documenté (par des tiers)
Le déroulé du dimanche 25 juillet (Palma Cayet, L'Estoile) : le satin blanc, le dialogue au portail (« Qui êtes-vous ? » « Je suis le roi »), le serment à genoux, l'absolution donnée sous réserve de Rome, malgré le monitoire du légat du pape qui excommuniait d'avance qui rallierait le roi, le Te Deum, la foule de Parisiens sortis malgré les défenses de la Ligue ; la conférence de cinq heures du vendredi 23 juillet avec quatre prélats (Bourges, Le Mans, Évreux, Nantes), le mot du roi en l'ouvrant (« je mets aujourd'hui mon âme entre vos mains »), la vingtaine de prélats et docteurs réunis le samedi 24 ; les états généraux de la Ligue réunis à Paris depuis janvier 1593 et la candidature de l'infante d'Espagne ; l'arrêt Lemaistre du 28 juin 1593 (la couronne ne passe point en mains étrangères) ; la trêve générale du 31 juillet ; le sacre à Chartres le 27 février 1594 ; l'entrée dans Paris le 22 mars 1594 et le mot aux Espagnols qui sortent ; les couteaux de Barrière, de Châtel, de Ravaillac ; l'absolution romaine de septembre 1595 ; l'édit de Nantes ; la famine du siège de Paris de mai à août 1590, quarante mille morts et plus, et le pain fait de la farine des ossements des Innocents ; le mariage du 18 août 1572 célébré sur une estrade devant Notre-Dame, la Saint-Barthélemy six jours après, l'abjuration forcée, l'évasion de février 1576 et le retour au calvinisme en juin.
Contesté, légende
« Paris vaut bien une messe » : aucun témoin, aucune trace de son vivant ; la phrase n'apparaît qu'en 1622, dans un pamphlet, et prêtée à un autre. « Ralliez-vous à mon panache blanc » : aucun contemporain ne rapporte de harangue à Ivry ; Pasquier note seulement le grand panache blanc ; la phrase célèbre est d'Agrippa d'Aubigné (1616-1620), le « toujours » de Péréfixe (1661). « La messe, la mort ou la Bastille » : sommation de Charles IX rapportée par la tradition. L'ail et le vin de Jurançon frottés aux lèvres du nouveau-né, le cantique béarnais chanté par sa mère : traditions de Pau, données ici comme des contes que le roi lui-même tient pour tels. La poule au pot est de 1661.
Le dispositif
La nuit du samedi 24 au dimanche 25 juillet 1593, dans le logis abbatial de Saint-Denis. Imaginé : les gestes et les entrées de la nuit (le valet, le capitaine du guet, la répétition des répons, l'habit touché, le barbier de l'aube) ; les paroles du roi aux prélats, la lettre à Gabrielle, les répons du lendemain, les mots de Charles IX et d'Henri III mourant sont ceux des sources, datés et pesés ci-dessus.