Machiavel
La nuit de la lettre, Sant'Andrea in Percussina, 10 décembre 1513
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Sant'Andrea in Percussina, une ferme au sud de Florence, nuit du 10 décembre 1513. Nicolas Machiavel, quarante-quatre ans, a été quatorze ans le secrétaire et le diplomate de la République de Florence : le retour des Médicis l'a destitué, la torture lui a disloqué les épaules en février, l'exil l'a rangé ici. Il vient d'écrire à son ami Vettori, ambassadeur à Rome, la lettre qui raconte ses journées de banni ; sur la table, un petit livre presque achevé : Le Prince.
L'encre sèche. La lettre est pliée ; elle descendra demain vers Florence, puis Rome, et Francesco Vettori, notre ambassadeur auprès du pape, saura comment vit un homme fini. Il m'avait écrit le premier : ses journées romaines, les palais, les cardinaux, les promenades. Je lui ai répondu par mes bois, mon auberge et mes grives. Il rira. Je veux qu'il rie : un homme qui rit prête plus volontiers que celui qu'on apitoie.
Je suis encore en habits de cour. C'est le plus drôle : minuit, une ferme au bord de la route de Rome, un feu qui tombe, et un homme seul vêtu comme pour l'audience d'un pape. Le drap sent le coffre. Personne ne me voit ; le ridicule sans témoin est le dernier luxe des ruinés.
Quatorze ans, j'ai écrit pour la Seigneurie. Des milliers de dépêches, et pas une ligne qui ne fût pesée : ce qu'on dit, ce qu'on tait, ce qu'on laisse deviner pour que l'autre croie l'avoir trouvé seul. Je sais donc ce que j'ai fait ce soir. Chaque mot de ma lettre est vrai, et chaque mot travaille. Le lever avec le soleil ; le bois que je fais couper, mes querelles de bûcherons pour deux fagots ; la fontaine où je lis Dante ou Ovide, leurs amours, les miennes ; la route, l'auberge, les nouvelles qu'on tire des passants. En novembre, j'avais mieux : les grives. Debout avant le jour, j'engluais mes pièges, je partais un fagot de cages sur le dos ; j'en prenais deux au moins, six au plus. L'ancien secrétaire de la guerre de Florence, à l'affût derrière une haie, guettant des oiseaux. Vettori en rira aux larmes, c'est prévu. Il verra plus tard que cette lettre est bâtie comme une dépêche, le divertissement devant, l'affaire au fond ; et l'affaire tient en deux mots : employez-moi.
L'après-midi, je m'encanaille. L'auberge est à nous, sur la route royale. L'hôte, un boucher, un meunier, deux chaufourniers : voilà ma cour. Nous jouons à la cricca et au trictrac pour un quattrino ; il en naît mille chicanes, des injures à pleine gorge, on nous entend crier depuis San Casciano. Vautré parmi ces poux, je tire mon cerveau de sa moisissure. Et je fais voir à ma fortune ce qu'elle a fait de moi : qu'elle me piétine à plat, en public ; nous verrons si elle n'en prend pas honte.
Le soir venu, je rentre, et voici l'heure dont je ne ris pas. Sur le seuil, j'ôte l'habit du jour, plein de fange et de boue, et je passe ceux-ci, les habits de cour royale et pontificale. Vêtu comme il convient, j'entre dans les cours antiques des hommes de l'Antiquité. Ils me reçoivent avec amitié ; je mange là la seule nourriture qui soit mienne, celle pour quoi je suis né. Je n'ai pas honte de leur parler. Je leur demande les raisons de leurs actions : pourquoi l'on a tenu ici, cédé là, ce que coûte une clémence, à quoi se reconnaît un État qui meurt. Et eux, par humanité, me répondent. Quatre heures durant, plus d'ennui, plus de tourments ; la pauvreté s'oublie, la mort même ne fait plus peur. Je me transfère en eux tout entier. C'est la seule cour d'Italie où l'on me reçoive encore, et il n'y a pas d'antichambre.
De ces veillées j'ai tiré un petit livre, De principatibus. Ce que sont les principautés, comment on les acquiert, comment on les tient, pourquoi on les perd. Pas une prière, pas un sermon : les choses comme elles se font, non comme on jure qu'il faudrait les faire. Quinze ans que je suis à l'étude de l'art de l'État, sans dormir ni jouer ; tout y est, serré à tenir dans une poche. Un prince y apprendrait aux dépens d'autrui, la seule école qui ne coûte rien.
Maintenant, les comptes que la lettre ne porte pas.
J'ai vu travailler le meilleur. J'avais trente-trois ans, Florence m'avait posté auprès du duc Valentinois, César Borgia. À Senigallia, l'avant-dernier jour de l'an, il a convié les capitaines qui venaient de le trahir ; il est allé à eux le visage ouvert, il les a embrassés, et le soir Vitellozzo et Oliverotto étaient étranglés. J'ai écrit la dépêche dans la nuit, la main encore chaude. Je n'ai pas frémi, j'ai admiré. Le plus beau piège que j'aie vu tendre : chaque pièce à sa place, la douceur jusqu'au dernier pas, la porte qui claque. J'ai vu périr plus de gens par la bonté hésitante de Florence que par la cruauté nette du Valentinois, et je l'écris dans le livre : une cruauté bien employée épargne le sang qu'une pitié mal placée fait couler. J'ai regardé étrangler des hommes après dîner et j'ai pris des notes. Voilà de quelle encre je suis ; le livre est de la même.
Prato, ensuite, puisque je solde tout. La milice fut mon idée : que Florence cesse d'acheter des soldats qui se vendent, qu'elle arme ses paysans. J'ai écrit l'ordonnance, levé les registres, tenu les revues, compté les piques. En août de l'an passé, les Espagnols sont arrivés devant Prato, affamés, presque sans canons ; mes hommes garnissaient les murs. La brèche faite, ils ont jeté les piques ; la ville a été égorgée des jours entiers. J'avais tout compté, sauf la seule chose qui ne s'inscrit dans aucun registre : ce qui fait qu'un homme reste au mur quand son voisin s'enfuit. Mon œuvre a tenu une heure. Soderini a fui, les Médicis sont rentrés, on m'a jeté avec les papiers de la République. J'étais un papier de la République.
Puis février. Une liste de conjurés, trouvée sur l'un d'eux ; mon nom dessus. Je n'étais de rien ; les temps qui courent ne font pas ces distinctions. La prison, et la corde. On vous lie les mains dans le dos, on vous hisse à la poulie, on vous lâche à mi-course : les épaules sortent, rentrent, et le greffier attend que cela parle. Six fois. Je n'ai rien dit ; je n'avais rien à dire, c'est la fermeté la moins coûteuse ; mais je me suis découvert une échine, et je m'estime un peu plus cher depuis. Dans la cellule, les poux étaient gros et gras comme des papillons ; à l'aube, on chantait pour ceux qu'on menait décapiter, Boscoli, Capponi, les vrais de la liste. Moi, j'écrivais des sonnets au Magnifique Giuliano, les fers aux jambes ; je lui contais mes papillons, le fracas des verrous, et je finissais sur une cabriole : voilà comme on traite les poètes. Un sonnet, du fond d'une fosse, à l'homme dont la famille m'y avait mis : encore une dépêche. Elle disait : je ne suis pas dangereux, je suis drôle. On ne m'a pas répondu. Ce qui a ouvert la porte, c'est la fête : un Médicis fait pape, Florence a illuminé, on a gracié large. Je suis sorti par la liesse publique, qui ne savait pas mon nom. La leçon vaut bien la corde : la fortune décide de tout, et ne motive jamais ses arrêts.
Reste le principal, et je le dirai cru, pour n'avoir pas à l'entendre d'un autre. Ce livre, je pense le donner au Magnifique Giuliano. Le frère du pape ; un des hommes dont le retour m'a coûté ma charge, mille florins de caution, six tours de corde et cette ferme. J'offre l'art de prendre à ceux qui m'ont tout pris. Une bassesse, dira-t-on. Qu'on me montre l'autre chemin. Servir l'État est mon métier, je n'en ai pas d'autre ; la République est morte ; il n'y a plus d'État à Florence que dans leurs mains. J'écris dans le livre que les hommes se perdent parce qu'ils ne savent pas changer quand les temps changent : on ne se dénature point. Me voilà pris dans ma propre règle : les temps ont tourné, je n'ai pas su tourner, je change seulement de porte où frapper. J'ai écrit à Vettori, et je le pense, que ces seigneurs feraient bien de m'employer, dussent-ils commencer par me faire rouler une pierre. L'homme qui a mené les guerres de Florence offre ses bras pour rouler des pierres. Je l'ai écrit d'une main égale. La honte est un luxe de gens en place.
J'ai mis enfin que ma pauvreté témoignerait de ma fidélité. C'est vrai, et j'ai souri en l'écrivant. Quatorze ans dans les caisses, les soldes, les fournitures, et je sors de charge plus pauvre que j'y suis entré. Le voilà, mon certificat : mes mains n'ont rien pris. L'auteur du De principatibus n'a pour lettre de créance que de n'avoir jamais su se servir. Les princes chérissent ces serviteurs-là, et ne les paient guère : on ne paie bien que ce qu'on craint.
Donner le livre, ne pas le donner : je le retourne depuis que la chandelle baisse. Si Giuliano le lit et m'appelle, je rentre aux affaires par la porte des écritures. S'il le lit et le pose, j'aurai du moins mis quinze ans en lieu sûr. S'il ne le lit pas, le livre attendra : les livres savent attendre, c'est à cela qu'on les distingue des hommes. Moi, je ne peux plus guère : je m'use, et si cela dure, la pauvreté finira par me rendre méprisable ; je l'ai écrit tel quel, car la misère décrédite un homme mieux qu'une faute.
La chandelle est au bout. Je plie les habits sur le coffre ; demain, ceux de la boue, le bois, l'auberge, la cricca, les cris qu'on entend de San Casciano. La saison des grives est passée, j'ai rangé les cages ; l'affût, je l'ai gardé. On prend les grives avec de la glu et de la patience. Les princes se prennent de même ; seul l'appât change. Le mien est sur la table, sec et maigre : j'y ai mis tout ce que je sais. Et s'il ne se prend rien, il me restera le seuil, les habits, et ces morts courtois qui me reçoivent sans me faire attendre. Eux m'ont déjà employé : quatre heures par soir, à les interroger. C'est un début. J'attendrai le reste en jouant aux dés.
Vettori répondit avec amitié, promit peu, ne fit rien ; il finit par le dissuader de venir à Rome. Giuliano mourut en mars 1516 ; la dédicace du Prince passa à Lorenzo, duc d'Urbino, qui ne l'appela pas davantage. Il fallut sept ans pour qu'une porte s'entrouvre, et ce fut la petite : en novembre 1520, le cardinal Jules de Médicis lui fit commander une Histoire de Florence ; l'homme des dépêches finissait historien à gages. En mai 1527, le sac de Rome jeta les Médicis hors de Florence ; la République revint, et Machiavel crut reprendre sa chancellerie : elle écarta l'homme des Médicis, quinze ans après que les Médicis eurent brisé l'homme de la République. Il mourut quelques jours plus tard, le 21 juin 1527, et fut enterré à Santa Croce. Le Prince parut en 1532, cinq ans après sa mort, avec un privilège du pape ; en 1559, un autre pape le mit à l'Index. L'Europe entière le lut, et son nom devint un adjectif dans toutes les langues. En 1787, Florence lui dressa dans Santa Croce un tombeau de marbre : À un si grand nom, nul éloge n'est égal. Il avait offert de rouler une pierre pour rentrer aux affaires ; on ne lui confia que des écritures. C'est son nom qu'on emploie depuis, dans toutes les langues, pour l'art qu'il n'avait fait qu'écrire.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
La lettre à Francesco Vettori du 10 décembre 1513, une des plus célèbres de la langue italienne, d'où sortent la journée entière et presque toutes les phrases tissées dans le texte : le lever avec le soleil, le bois et les querelles de bûcherons, la fontaine et les poètes (Dante, Pétrarque, Tibulle, Ovide), les grives prises à la glu « deux au moins, six au plus », la route et l'auberge, l'hôte, le boucher, le meunier, les deux chaufourniers, la cricca et le trictrac pour un quattrino, les cris qu'on entend depuis San Casciano, « vautré parmi ces poux, je tire mon cerveau de sa moisissure », la fortune qu'il laisse le piétiner « pour voir si elle n'en prendra pas honte », le seuil où il ôte l'habit « plein de fange et de boue » pour des vêtements « de cour royale et pontificale », les « cours antiques des hommes de l'Antiquité » où il demande aux morts « les raisons de leurs actions » et où eux, « par leur humanité », répondent, les quatre heures sans ennui ni peur de la mort, « je me transfère en eux tout entier », l'annonce de l'opuscule « De principatibus », les « quinze ans à l'étude de l'art de l'État » sans « dormir ni jouer », le vœu que les Médicis l'emploient « dussent-ils commencer par me faire rouler une pierre », la crainte que la pauvreté le rende « méprisable », la pauvreté « témoin de ma fidélité ». De sa main aussi : les dépêches de la légation auprès de César Borgia, dont celles de Senigallia (31 décembre 1502), puis la « Description de la manière dont le duc Valentinois s'est défait de Vitellozzo Vitelli, d'Oliverotto da Fermo et des Orsini » ; les deux sonnets écrits en prison à Giuliano de Médicis, avec les fers, les murs, les poux « gros et gras comme des papillons », le fracas des verrous et les chants de l'aube pour les condamnés, la pointe finale sur la façon dont on traite les poètes ; la lettre à Vettori de mars 1513 où il dit avoir porté six tours d'estrapade assez fermement pour s'en estimer lui-même davantage ; les Ghiribizzi à Soderini (1506) sur l'homme qui ne sait pas changer quand les temps changent ; Le Prince.
Documenté (par des tiers)
Quatorze ans de chancellerie (1498-1512), secrétaire de la deuxième chancellerie et des Dix, les légations auprès de Louis XII, de César Borgia, de Jules II, de Maximilien ; la milice citoyenne créée sur son idée (ordonnance de 1506) et son effondrement au sac de Prato (29 août 1512), le pillage et les massacres, la chute de Soderini, le retour des Médicis ; la destitution du 7 novembre 1512, l'interdiction du Palazzo, le confinement d'un an, la caution de mille florins ; la conjuration de Boscoli et Capponi, la liste où figurait son nom, l'arrestation de février 1513, l'estrapade, les décapitations du 23 février ; l'élection de Léon X le 11 mars 1513 et la libération dans l'amnistie des fêtes qui suivent ; la lettre de Vettori du 23 novembre 1513, à laquelle celle du 10 décembre répond ; la réponse prudente de Vettori, qui n'obtint rien ; la mort de Giuliano en 1516 et la dédicace du Prince reportée sur Lorenzo ; la commande de l'Histoire de Florence en novembre 1520 par le cardinal Jules de Médicis ; 1527 : les Médicis chassés, la République restaurée qui l'écarte à son tour, la mort le 21 juin, Santa Croce ; l'édition posthume de 1532, la mise à l'Index en 1559, le tombeau de 1787 et son épitaphe.
Contesté, légende
L'anecdote de Lorenzo de Médicis accueillant le manuscrit du Prince avec moins de joie qu'une paire de chiens offerte le même jour : tradition tardive, invérifiable. Le rêve du mourant (il aurait préféré l'enfer, pour y parler d'État avec les anciens, au paradis des gueux béats) : récit posthume, probablement forgé. Le lieu exact de sa prison et le déroulé précis de la torture varient selon les biographes ; les six tours de corde sont son chiffre à lui. Le surnom de la maison, « l'Albergaccio », est d'usage ancien mais son origine reste discutée.
Le dispositif
La nuit du 10 décembre 1513 : la lettre à Vettori vient d'être écrite, l'homme encore en habits de cour dans sa ferme la pèse comme il pesait ses dépêches, et fait les comptes qu'elle ne porte pas. Le monologue est imaginé ; la journée, le rituel du soir, le livre et presque toutes les phrases citées sortent de la lettre et de sa correspondance ; l'admiration devant Senigallia sort de ses dépêches et de sa Description ; l'enchaînement des pensées est inventé.