Marie Curie
La première leçon, Paris, nuit du 5 novembre 1906
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Paris, 108 boulevard Kellermann, la nuit du lundi 5 novembre 1906. Marie Curie a trente-huit ans. Pierre est mort il y a deux cents jours. Cet après-midi, à la Sorbonne, elle a donné la première leçon du cours de son mari, devenant la première femme à enseigner là en six siècles et demi. Dans la maison dorment ses filles, Irène, neuf ans, Ève, vingt-trois mois, et le père de Pierre. Elle ouvre le cahier commencé le 30 avril, celui où elle tutoie un mort.
J'ai fait le cours, Pierre. Il faut que je te le raconte comme je note tout ici, dans l'ordre, avec les chiffres, sinon je ne croirai pas que c'est arrivé.
Ce matin, avant, j'ai pris le train de Sceaux, et devant la tombe je t'ai dit ce que j'allais faire. Annoncer l'expérience avant de la tenter : c'est notre méthode.
Une heure et demie. Ton amphithéâtre. On refusait du monde depuis midi ; les journaux s'étaient plaints qu'on ait choisi la petite salle, cent vingt places. Des chapeaux comme on n'en voit pas aux cours de physique, des journalistes, des gens connus qu'on ne connaît pas. Ils n'étaient pas venus pour la physique. Ils étaient venus voir une veuve monter à ta chaire, et compter ses larmes. On a applaudi longtemps à mon entrée. J'ai posé les mains sur la table d'appareils et j'ai attendu, debout, que cela cesse. Applaudir quoi ? La seule chose que j'aie faite de neuf cette année, c'est te survivre.
Puis j'ai dit ta phrase. Pas une phrase sur toi : ta phrase. Lorsqu'on envisage les progrès qui ont été accomplis en physique depuis une dizaine d'années, on est surpris du mouvement qui s'est produit dans les idées sur l'électricité et la matière. C'est là que tu t'étais arrêté au printemps, au milieu du raisonnement. J'ai repris là, exactement là : les ions, la radioactivité, ce que nous savons, ce que nous ignorons. Je n'ai pas fait l'éloge attendu : l'éloge était pour la salle, la suite du cours était pour toi. Ton nom est venu où le raisonnement l'appelait : les recherches de monsieur Curie, si tragiquement interrompues. Rien de plus. Et j'ai fini comme nous finissons toujours : j'ai fait l'obscurité et je leur ai montré le tube, la petite lueur bleue. Ils se sont tus d'un coup. C'est toi qui as conclu. Ils ont applaudi encore ; je suis sortie sans me retourner ; les journaux me diront insensible. Ceux qui venaient pour une scène ont dû trouver la physique longue.
Je n'ai jamais raconté ici le jour même, d'un bloc, dans l'ordre. Ce soir j'ai la force, ou ce qui en tient lieu. Le 19 avril, il pleuvait. Tu as déjeuné avec les professeurs, serré la main de Perrin ; chez Gauthier-Villars, porte close, une grève. Tu as repris la rue Dauphine sous ton grand parapluie, et tu as voulu traverser. Un camion venait, deux chevaux, six tonnes de drap militaire. Tu as glissé sur le pavé mouillé. Les chevaux t'ont manqué. Les roues de devant t'ont manqué. La roue arrière gauche t'a pris la tête. Je suis physicienne : aucun cocher n'arrête une masse pareille sur du pavé gras ; je peux écrire l'équation du temps qu'il aurait fallu. La matière est exacte, elle ne hait personne et ne pardonne à personne ; j'ai passé ma vie à l'aimer pour cette exactitude-là. Ce jour-là, elle a exécuté son mouvement, et toute notre science ne m'a servi qu'à une chose : comprendre l'accident mieux que le cocher qui pleurait. Le médecin du poste a compté les fragments. Je ne recopie pas le chiffre ; je le sais.
Je suis rentrée à six heures. Ton père avait compris avant moi ; il n'a eu qu'une phrase : mon fils est mort. Appell et Perrin ont fait le récit. Et moi j'ai demandé : Pierre est mort ? Mort ? Tout à fait mort ? Voilà ce qu'on m'entendit dire ; la honte m'en revient depuis, et je l'inscris pour la regarder en face. C'est une phrase de laboratoire : quand une mesure aberrante démolit deux ans de travail, on la refait trois fois avant de l'admettre. Je refaisais la mesure. Elle a tenu. Elle tient tous les matins, à la première seconde du réveil.
Ensuite je t'ai eu deux jours à la maison, calme comme un pauvre blessé qui se repose en dormant, la tête enveloppée ; tes lèvres que j'appelais gourmandes, blêmes. C'est moi qui t'ai retiré tes pauvres loques sanglantes ; personne d'autre ne devait le faire, personne d'autre ne devait te toucher ; ma seule fierté d'avril est de l'avoir compris à temps. Le samedi matin on t'a mis en bière et j'ai soutenu ta tête pour ce transport ; n'est-ce pas que tu n'aurais pas voulu que ce soit une autre main ? J'y ai mis quelques fleurs et le petit portrait de moi, la petite étudiante bien sage, celle que tu aimais. J'avais avancé l'enterrement pour voler leur cérémonie aux officiels ; un ministre est venu quand même, et s'est tu. Quand tout le monde est parti, on a arrangé les fleurs sur la terre, et c'est le seul moment du mois qui m'ait fait un peu de bien.
Et puisque personne ne lit ce cahier, j'y mets aussi l'autre colonne, celle dont je ne suis pas fière. Je n'ai pas pleuré devant les gens, presque jamais ; on me dit de pierre, et on n'a pas tort : c'est ainsi qu'on apprend le malheur aux filles de Varsovie, on ferme la porte d'abord. Cet été, avec Bronia, j'ai découpé tes vêtements de l'accident et je les ai brûlés dans la cheminée ; il y avait dessus des restes de toi, et je les embrassais avant de les donner au feu ; ma sœur voulait m'arracher les ciseaux. Une savante qui embrasse des lambeaux : voilà ce que j'ai été. Je l'écris parce que c'est vrai, et qu'on inscrit les mesures vraies, même aberrantes. Surtout aberrantes. Irène, ensuite. Je n'ai pas su parler à Irène. Le premier soir elle a demandé, j'ai répondu court, elle est retournée jouer ; c'est son droit, elle a neuf ans ; c'est à moi de rouvrir la porte, et je remets chaque semaine la conversation due. Une mère qui pèse le millionième de gramme et qui n'arrive pas à peser trois phrases pour une petite fille. Ceci encore : je ne me tuerai pas, je n'en ai même pas le désir ; mais dans la rue, parmi toutes ces voitures, il m'arrive de me demander si l'une ne me fera pas partager ton sort, et je traverse moins prudemment ; je le note pour le surveiller, comme une fuite dans un appareil. Et l'orgueil, pour finir. L'État m'offrait une pension de veuve ; j'ai dit que j'étais assez jeune pour gagner ma vie et celle de mes enfants. On a loué ma dignité. C'était aussi l'orgueil de ne rien devoir, que tu connaissais mieux que personne. Je le garde ; il me tient chaud, à défaut du reste.
Le pire, je l'écris en dernier. Tes mains, Pierre. Tes doigts durcis, fendus, qui ne sentaient plus ; tes jambes qui te faisaient gémir des nuits entières ; les médecins qui disaient rhumatismes, puis neurasthénie, et qui t'ordonnaient de la strychnine. Toi, tu t'étais attaché du radium sur le bras, exprès, pour voir : la plaie a mis cinquante-deux jours à fermer et tu étais content, c'était un résultat. Nous savions que nos produits mordaient la chair, nous disions surmenage, et nous retournions aux mesures le matin. Je ne mens pas dans ce cahier : si le camion ne t'avait pas pris, notre poussière lumineuse t'aurait pris plus lentement, et je le savais sans vouloir le savoir. Nous avons troqué de la vie contre de la science. Le marché s'exécute. Je le signe encore tous les matins, en connaissance de cause ; un autre que moi dira si c'était grandeur ou aveuglement.
Pourquoi la chaire, alors ? Je l'ai écrit ici en mai : on m'offrait de te succéder, ton cours et ton laboratoire, j'ai accepté, je ne sais si c'est bien ou mal. Tu me disais souvent que tu aurais voulu que je fasse un cours à la Sorbonne ; tu le disais en riant, parce que c'était impossible, six siècles sans une femme. Il a fallu ta mort pour ouvrir la porte : voilà un honneur dont je ne dirai jamais le mot honneur. J'ai accepté pour le laboratoire, qui mourait avec toi ; pour nos éléments, dont l'un porte le nom de mon pays ; et pour ta phrase, ma litanie : quoi qu'il arrive, et dût-on être comme un corps sans âme, il faudrait travailler tout de même. Je suis un corps sans âme, Pierre. Je travaille tout de même. Tu es obéi.
Est-ce que je te dis encore les bonnes choses ? Le hangar, notre hangar au sol bitumé, le toit vitré qui laissait passer la pluie, serre en été, glacière en hiver malgré le poêle ; j'y ai remué des tonnes de minerai à la barre de fer, et le soir nous rentrions voir, sans allumer, nos tubes qui luisaient sur les planches, ces lueurs suspendues dans l'obscurité, chaque fois une émotion neuve. Nous n'avions ni argent, ni aide, ni chauffage, et je maintiens que ce furent les meilleures et les plus heureuses années de notre existence. Le brevet du radium : tu y as renoncé, d'accord avec moi, en une soirée ; nous avons tout publié, procédés compris, et l'or est allé à d'autres. Des gens sérieux nous ont trouvés naïfs. Nous l'étions ensemble ; c'est la seule société que j'aie voulu fonder avec toi. Et ta première lettre, quand je voulais rentrer en Pologne : passer la vie l'un près de l'autre, hypnotisés dans nos rêves, votre rêve patriotique, notre rêve humanitaire, notre rêve scientifique ; tu ajoutais que des trois, le dernier seul était légitime. Onze ans, et les trois servis quand même ; la plupart des vies n'en obtiennent aucun. Le dernier dimanche, à Saint-Rémy, j'ai cueilli des pervenches ravissantes et des violettes. Je ne savais pas que c'était la fin de l'expérience.
Le cahier s'espacera ; je t'ai promis à la première page de te parler dans le silence du laboratoire, et c'est là que tu réponds le moins mal. Demain, huit heures, rue Cuvier ; la prochaine leçon est prête ; après-demain j'aurai trente-neuf ans. J'ai commencé où tu t'étais arrêté. Je m'arrêterai moi aussi au milieu d'une phrase, un jour ; et je fais le pari, qui n'est pas de la science, que quelqu'un de la maison la reprendra. Irène a tes yeux quand elle calcule. Bonsoir, mon Pierre. Le cours continue.
Elle a tout tenu. Professeure titulaire en 1908, puis 1911, en deux saisons : en janvier, l'Académie lui préfère Branly de deux voix ; elle ne se représentera jamais ; en novembre, des lettres volées jettent dans la presse sa liaison avec Paul Langevin, marié ; on crie à l'étrangère sous ses fenêtres pendant que Stockholm, trois jours après le premier article, lui décerne un second prix Nobel, en chimie. Le comité lui écrit qu'il vaudrait mieux ne pas venir ; elle répond que le prix récompense la découverte du radium et du polonium, sans rapport avec la vie privée ; la même lettre doute d'avoir la force du voyage ; elle le fait, et rentre. En 1914, elle équipe dix-huit voitures radiologiques et des centaines de postes, avec Irène, dix-sept ans : neuf cent mille blessés en deux ans. Elle meurt le 4 juillet 1934 à Sancellemoz, anémie aplasique ; l'examen de 1995 conclura : moins le radium que les rayons X de la guerre. On l'enterre à Sceaux, au-dessus de Pierre. Irène : Nobel 1935, morte en 1956 d'une leucémie, du métier de la famille ; Ève, la seule sans Nobel, en plaisantait et mourut à cent deux ans. En 1995, les deux cercueils entrent au Panthéon ; première femme à y reposer pour ses propres mérites. Ses cahiers de mesures, contaminés pour seize siècles, sont scellés sous plastique ; celui de 1906 ne fait rien aux compteurs et se lit en ligne, librement. C'est le seul qui brûle encore.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
Le journal de deuil : un cahier de toile beige commencé le 30 avril 1906, onze jours après l'accident, adressé à Pierre à la deuxième personne, tenu par bouffées jusqu'en avril 1907 ; conservé à la BnF (NAF 18517), numérisé intégralement sur Gallica. On y lit, aux feuillets cités : la première phrase (« Cher Pierre que je ne reverrai plus ici... ») ; le corps veillé à la maison, « calme comme un pauvre blessé qui se repose en dormant la tête enveloppée », les lèvres « que jadis j'appelais gourmandes » blêmes ; « c'était à moi de te retirer tes pauvres loques sanglantes » ; la mise en bière du samedi matin et la tête soutenue ; « puis quelques fleurs dans la bière, et le petit portrait de moi », la « petite étudiante bien sage » ; les pervenches et violettes cueillies à Saint-Rémy le week-end de Pâques, cinq jours avant la mort ; l'entrée du 6 novembre 1906 sur le premier cours (citée dans la présentation), suivie de « Demain j'aurai 39 ans » et de la visite du matin : « le matin avant le cours je suis allée au cimetière devant la tombe où tu es ». Dans ses livres et lettres : la préface de 1908 aux Œuvres de Pierre Curie (le hangar au sol bitumé, toit vitré qui laissait passer la pluie, serre en été, poêle en fonte l'hiver, « les meilleures et les plus heureuses années de notre existence ») ; Pierre Curie (1924) : les silhouettes faiblement lumineuses des tubes, « ces lueurs qui semblaient suspendues dans l'obscurité », cause « d'émotion et de ravissement » ; le renoncement au brevet (« il renonça, d'accord avec moi, à tirer un profit matériel de notre découverte : nous n'avons pris aucun brevet et nous avons tout publié, procédés compris ») ; la phrase de Pierre : « Quoi qu'il arrive, et dût-on être comme un corps sans âme, il faudrait travailler tout de même » ; la lettre de Pierre du 10 août 1894 : « passer la vie l'un près de l'autre, hypnotisés dans nos rêves : votre rêve patriotique, notre rêve humanitaire et notre rêve scientifique », et sa suite : « de tous ces rêves, le dernier est, je crois, le seul légitime ».
Documenté (par des tiers)
Le 19 avril 1906 : déjeuner de l'Association des professeurs des facultés des sciences, poignée de main à Jean Perrin, l'éditeur Gauthier-Villars fermé pour cause de grève, le grand parapluie ouvert sous l'averse, la rue Dauphine vers le quai de Conti ; un camion à deux chevaux chargé d'uniformes militaires, six tonnes, conduit par Louis Manin ; Pierre passe entre les chevaux, entre les roues avant ; la roue arrière gauche lui broie le crâne ; mort sur place, à quarante-six ans. Marie, rentrée à six heures au 108 boulevard Kellermann, où le vieux Dr Eugène Curie, père de Pierre, qui vit sous leur toit, a compris avant elle (« Mon fils est mort ! ») ; le doyen Appell et Perrin font le récit ; le « Pierre est mort ? mort ? tout à fait mort ? » est une reconstitution d'Ève Curie d'après les témoins. Les obsèques avancées au samedi 21 avril à Sceaux pour couper court à toute cérémonie ; le ministre Briand venu quand même, en silence. La pension nationale refusée : « Je ne veux pas de pension. Je suis assez jeune pour gagner ma vie et celle de mes enfants » (rapporté par Ève). Le conseil de la faculté qui lui confie, à l'unanimité, cours et laboratoire (Ève écrit le 13 mai, d'autres sources le 11). L'été 1906, les vêtements de l'accident découpés et brûlés au feu avec sa sœur Bronia, les lambeaux embrassés (récit d'Ève d'après Bronia). Le 5 novembre, une heure et demie : le petit amphithéâtre de physique, cent vingt places, dont la presse s'était plainte d'avance ; la foule refoulée ; l'ovation qu'elle attend immobile, mains sur la table d'appareils ; la phrase d'ouverture notée par L'Illustration : « Lorsqu'on envisage les progrès qui ont été accomplis en physique depuis une dizaine d'années, on est surpris du mouvement qui s'est produit dans les idées sur l'électricité et la matière » ; pas d'éloge liminaire, mais « monsieur Curie » cité dans le fil du cours, des recherches « tragiquement interrompues » ; à la fin, la petite lueur bleue du radium montrée à la salle, et la sortie « insensible aux applaudissements et aux ovations ». Les dernières années de Pierre : crises de douleurs des jambes et du dos, nuits à gémir, diagnostics hésitant entre rhumatismes et neurasthénie, strychnine prescrite ; les doigts durcis et desquamés par le radium ; la brûlure qu'il s'était infligée exprès au bras en 1901, cinquante-deux jours à cicatriser, publiée comme résultat.
Contesté, légende
Beaucoup de citations en circulation sont des artefacts de la biographie d'Ève Curie (1937) et de ses traductions : le « misérable vieux hangar », les lumières « féeriques », le « ce serait contraire à l'esprit scientifique », les pervenches glissées dans le cercueil (le journal dit « quelques fleurs »), la salle entière « en larmes ». Le « tout à fait mort ? » est une reconstitution familiale, pas un procès-verbal. La date exacte du conseil de faculté flotte entre le 11 et le 13 mai. Le « million de blessés radiographiés » de la Grande Guerre est un glissement : ses propres chiffres disent neuf cent mille blessés examinés par l'ensemble des postes en 1917-1918. Enfin, dans le manuscrit du journal, le feuillet qui racontait sa propre journée du 19 avril a été rogné, puis réparé au ruban : le récit manque, et on ne sait pas qui a coupé.
Le dispositif
L'entrée de cette nuit est de moi : le journal réel n'en porte une, dix lignes, que le lendemain 6 novembre. Les faits, les gestes et presque toutes les formules sont d'elle ou des témoins, aux sources ci-dessus. Texte imaginé, assumé comme tel dans ces limites.