Michel-Ange
Le dernier marbre, Rome, nuit du 12 février 1564
13 min
Rome, quartier de Macel de' Corvi, nuit du samedi 12 février 1564. Michel-Ange Buonarroti, quatre-vingt-huit ans, sculpteur, peintre et architecte de Saint-Pierre. Il a passé la journée debout, marteau en main, devant la Pietà qu'on appellera Rondanini. Dans six jours, il sera mort.
J'ai taillé tout le jour. Debout. Quatre-vingt-huit ans, et le marteau pèse le même poids qu'à vingt : c'est le bras qui a changé de prix. Ce soir le bras tremble, la maison dort, et je reste devant la pierre avec une chandelle. Pour tailler la nuit, j'ai porté des années un bonnet de gros papier, la chandelle plantée au sommet ; le suif de chèvre coule moins que la cire, il pue davantage, il éclaire pareil. On m'appelle le divin pour des raisons de ce genre. Un divin au nez cassé : un poing de camarade, à quinze ans, devant les fresques où nous apprenions ; la seule pièce de moi qu'un autre ait jamais finie.
La pierre devant moi, personne ne l'a payée. Voilà la nouveauté de ma vie : il m'aura fallu quatre-vingts ans pour tailler sans contrat. Une Mère debout sur le rocher, son Fils mort devant elle, si maigre qu'il n'a plus de poids, et l'on ne sait plus qui porte qui : elle le tient, mais c'est lui qui semble l'empêcher de tomber. Deux visages en brouillard. À droite, détaché du groupe, poli, musclé, luisant : un bras de trop. Il reste de la première version, celle que j'ai tuée. Je devrais l'abattre d'un coup de masse ; je ne le fais pas. Qu'on sache après moi que sous ce mourant il y a un mort, et que le mort était mieux nourri.
Car je l'avais faite une première fois, cette Pietà, et bien faite : un Christ plein, un beau cadavre savant, des jambes à porter un empire. Je l'ai regardée un soir comme je regarde tout, en ennemi. Elle mentait. Elle était habile, elle était moi, elle n'était pas la douleur. Alors j'ai recreusé le Fils dans le corps du premier, plus mince, plus haut, j'ai fondu son dos dans la poitrine de sa Mère, et à force d'ôter j'ai passé l'os. Les jambes du premier servent au second. Le bras attend. Dix ans que je creuse ce groupe vers le dedans ; plus je creuse, moins il reste de marbre, et je n'ai pas trouvé ce que je cherche. Je sais compter : ce que je cherche est plus petit que ce qui reste.
Qu'on mesure d'où je tombe. Je suis l'homme qui finissait. On m'a donné à Florence un bloc que la ville appelait le Géant, entamé par d'autres, gâché, couché près de quarante ans dans la cour de l'Œuvre comme un reproche. J'en ai tiré le David. Fini, lui : poli à fond, les veines des mains gonflées, l'œil creusé jusqu'à la pupille. À Rome, un pape m'a jeté sur une voûte en me sachant sculpteur ; quatre ans la barbe au ciel, les reins pliés en arc, le pinceau qui me faisait du visage un riche pavement. J'ai écrit à un ami des vers là-dessus, pour rire de moi avant les autres : ce lieu n'est pas le mien, je ne suis pas peintre. Puis j'ai signé la voûte du monde. Pas de mon nom : du fini. Le fini était ma signature.
Et depuis ? Compte, Buonarroti, tu sais compter. La sépulture de Jules : quarante ans, cinq contrats, chacun rabotant l'autre, une montagne promise, une paroi livrée. Mes Captifs pour ce tombeau sont restés à demi sortis de leurs blocs, le genou dedans, l'épaule dehors. Des savants y verront une doctrine : l'âme qui lutte pour se dégager de la matière. Grand bien leur fasse. La vérité est plus basse : je pars, on me rappelle ailleurs, les papes meurent plus vite que leurs tombeaux. Puis la vérité remonte encore : je les aurais finis, si finir m'avait encore nourri. Le fini m'a quitté avant la force.
Puisque c'est la nuit des comptes, versons le reste. J'ai eu peur toute ma vie. En vingt-neuf, Florence assiégée m'a confié ses murailles : gouverneur des fortifications, moi. Une nuit de septembre, j'ai cru la ville vendue, et j'ai fui à Venise, mon or cousu dans les habits. On m'a crié rebelle, on m'a banni ; je suis revenu quand même finir mes bastions ; et quand la ville est tombée, je me suis terré comme un rat pendant qu'on tuait mes amis dehors. Puis le pape des vainqueurs m'a pardonné, à son prix : j'ai sculpté les tombeaux de sa famille, la famille qui venait d'abattre ma République. J'ai fait l'Aurore et la Nuit pour les fossoyeurs de la liberté florentine. Personne ne m'y a forcé au fer : on m'a promis la vie, j'ai tenu le ciseau. Un lettré a complimenté ma Nuit : si vivante qu'elle allait parler. J'ai répondu par quatre vers, les plus vrais que j'aie faits : il m'est cher de dormir, plus cher d'être de pierre, tant que durent le dommage et la honte ; ne pas voir, ne pas sentir m'est grande fortune ; ne m'éveille pas, de grâce, parle bas. Voilà ce que disait la statue. Voilà ce que taisait l'homme payé par les vainqueurs.
L'argent, tant qu'on y est. Un demi-siècle que j'écris à ma famille : je suis pauvre, je vis chichement, je me tue de travail pour vous. Le chichement est vrai : du pain, du vin, des bottes que je garde au lit. Le pauvre est faux. Il y a ici un coffre que je n'ouvre devant personne : de quoi bâtir un palais, peut-être deux. J'ai crié misère assis sur de l'or. La pauvreté était ma muraille : un homme pauvre, on ne lui demande rien, on ne l'invite pas, on le laisse tailler. J'ai menti pour qu'on me laisse au travail, et j'ai fini par croire à mon mensonge : privé comme un gueux de ce que je pouvais dix fois payer.
Un autre feu, plus honteux. Ces dernières semaines, j'ai brûlé mes dessins. Des liasses entières, des cartons, des feuilles par centaines : quatre-vingts ans d'études dans la cheminée, tâtonnements, repentirs, hontes d'apprenti. On dira : le froid, un vieux se chauffe. On mentira pour moi. J'ai brûlé la preuve que je cherchais. Je veux qu'on trouve ici trois marbres et quatre cartons, et qu'on croie que tout m'est venu du premier coup, comme une grâce. C'est le dernier orgueil qui me reste, et je le sers à genoux devant l'âtre, moi qui sais mieux que personne ce que coûte une épaule juste. J'ai passé ma vie à cacher ma sueur. Ma biographie même, je l'ai fait écrire sous ma dictée par un brave garçon, pour corriger celle qu'un autre avait imprimée. Le marbre, au moins, ne se laisse pas dicter.
Les êtres, maintenant, puisque la pierre n'entend rien. Urbino, mon serviteur, vingt-six ans à mes côtés, mort il y a huit ans, veillé jusqu'au bout. J'ai écrit alors la phrase la plus vraie de ma correspondance : vivant, il me tenait vivant ; mourant, il m'a appris à mourir. La marquise, Vittoria : la seule femme, et pas comme ils croient ; des sonnets échangés comme des lames, une foi qui me redressait le dos. À sa mort, je n'ai baisé que sa main. Je m'en veux encore du front. Et Tommaso. Trente et un ans que ce gentilhomme me supporte, depuis le jour où je lui ai envoyé des sonnets qu'un vieil homme n'envoie pas sans savoir ce qu'on en dira. On en a dit. Les sonnets sont exacts : la beauté m'a brûlé partout où elle m'a touché, et je n'ai rien à retrancher. Il viendra cette semaine. Il me fermera les yeux, je le sais comme on sait le sens d'une veine avant d'y poser le fer.
Le mois dernier, des cardinaux ont tranché un grand dossier : mes nus du Jugement seront vêtus. Vingt ans et plus que ce mur les gêne ; des culottes régleront l'affaire, et c'est Daniele qui les peindra, mon Daniele, la mort dans l'âme, pour qu'un sot ne repeigne pas tout. Il y a des années, à la première alerte, j'avais fait répondre : dites au pape que c'est peu de chose, qu'il mette le monde en ordre ; les peintures s'arrangent vite. Je maintiens. Qu'ils habillent. Sous la toile peinte, mes corps attendront ; le mur est patient, les conciles passent. Et pendant qu'ils votaient mes culottes, je tenais leur église sur mes épaules : dix-sept ans que je bâtis Saint-Pierre sans en prendre un écu, pour l'amour de Dieu et le salut de mon âme, si elle se sauve. Le tambour est monté ; la coupole est dans mon modèle de bois ; je ne la verrai pas. C'est le seul ouvrage qui ne m'ait jamais dégoûté, et j'ai compris pourquoi cette nuit : le seul que je sois sûr de ne pas finir.
Il y a dix ans, j'ai envoyé à Giorgio un sonnet qui disait tout : ma barque a passé la mer orageuse et touche au port commun ; je vois maintenant combien elle était chargée d'erreurs, l'amoureuse fantaisie qui m'a fait de l'art une idole et un monarque. Ni peindre ni sculpter n'apaisent plus l'âme, tournée vers cet amour qui, pour nous prendre, ouvrit les bras sur la croix. J'ai écrit cela, je le pense, et tous les matins je reprends le marteau. Voilà ma dernière saleté : j'ai renié mon idole par écrit et je la sers encore à l'aube. Mais plus pareil. Ceci n'est pas une œuvre : c'est une prière qui a besoin des bras. J'ai enseigné toute ma vie que la figure est dans le bloc, qu'elle y attend, que le sculpteur n'invente rien : il ôte le superflu. J'ai ôté quatre-vingts ans. Et le superflu, c'était presque tout : la science, les muscles, le beau cadavre savant, ma signature. Ce qui reste devant moi tient debout à peine et n'a plus rien de moi. C'est la première chose que je taille qui ressemble à ce que je crois.
Dieu taille de la même main. Il m'a ôté le père, les frères, Urbino, la marquise, la force, et je sens bien qu'il n'a pas fini d'ôter. Qu'il ôte. S'il sait son métier, ce qui tombera n'était pas moi.
Demain dimanche, c'est carnaval : Rome va se masquer et courir les rues. Je taillerai. L'épaule de la Mère, un doigt plus bas. Il n'y a presque plus rien à ôter. Presque.
Il tailla encore le lendemain, dimanche de carnaval : c'est Daniele da Volterra qui l'écrira au neveu, debout, à la pointe, « sur le corps de cette Pietà ». Le lundi 14, Tiberio Calcagni le trouva dehors, à pied sous la pluie battante : « Je suis malade et ne trouve de repos nulle part. » Fièvre, refus de se coucher, l'envie du cheval du soir, que les jambes refusèrent. Le vendredi 18 février 1564, en fin d'après-midi, il mourut dans sa maison de Macel de' Corvi, Daniele da Volterra et Tommaso de' Cavalieri près de lui, après un testament de trois phrases : l'âme à Dieu, le corps à la terre, les biens aux parents les plus proches. Le lendemain, on inventoria la maison : trois marbres, quatre cartons, un coffre scellé sous le lit avec plus de huit mille ducats d'or, la fortune d'un prince chez un homme qui dormait botté. De dessins, presque aucun : le feu avait passé. Rome voulait garder le corps ; le neveu Lionardo le fit sortir vers Florence « sous le titre de marchandise », dans une balle, et Vasari jure que le cercueil ouvert à Santa Croce montra un corps intact. L'année suivante, Daniele da Volterra monta sur l'échafaudage du Jugement dernier peindre les voiles votés en janvier ; l'histoire n'a retenu de lui qu'un surnom, Il Braghettone, le culottier. La Pietà du dernier samedi traversa les siècles dans l'ombre, puis chez les Rondanini, le palais romain dont elle prit le nom ; Milan l'acheta en 1952, et elle a aujourd'hui sa salle à elle au Castello Sforzesco. Il avait brûlé ses dessins pour ne laisser au monde que du parfait ; ce que le monde vénère dans cette salle, c'est la sueur, le repentir, la main qui cherche : le seul Michel-Ange que Michel-Ange n'a pas eu le temps de cacher.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
Environ cinq cents lettres conservées (le Carteggio) et quelque trois cents poèmes, les Rime. Le sonnet caudé à Giovanni da Pistoia sur la Sixtine (vers 1509-1510, avec une caricature de lui-même en marge) : « I' ho già fatto un gozzo in questo stento », le goitre gagné au chantier, la barbe vers le ciel, le pinceau qui goutte et fait du visage « un riche pavement », et la fin : « je ne suis pas à ma place, et je ne suis pas peintre » (non sendo in loco bon, né io pittore) ; en écho, la lettre à son père du 27 janvier 1509 : « ce n'est pas mon métier, et je perds mon temps sans fruit ». Le quatrain de la Nuit, réponse aux vers de Giovan Battista Strozzi qui trouvait la statue si vivante qu'elle allait parler : « M'est cher le sommeil, et plus d'être de pierre, tant que durent le dommage et la honte ; ne pas voir, ne pas sentir m'est grande fortune ; donc ne m'éveille pas, de grâce, parle bas. » Le sonnet joint à la lettre à Vasari du 19 septembre 1554 : « Giunto è già 'l corso della vita mia », la barque fragile arrivée « au port commun » par mer orageuse, « l'affectueuse fantaisie qui fit de l'art mon idole et mon monarque », qu'il sait maintenant « chargée d'erreurs », et « ni peindre ni sculpter n'apaisent plus l'âme, tournée vers cet amour divin qui ouvrit, pour nous prendre, les bras sur la croix ». Le sonnet pour Vittoria Colonna : « le meilleur artiste n'a aucune idée qu'un marbre seul n'enferme dans son superflu », et la lettre à Benedetto Varchi de 1547 définissant la sculpture comme l'art qui procède « par force d'ôter » (per forza di levare). La lettre à Vasari du 23 février 1556 sur la mort d'Urbino, son serviteur pendant vingt-six ans (le chiffre est de lui) : « vivant, il me tenait vivant ; mourant, il m'a appris à mourir » ; celle du 11 mai 1555 sur Saint-Pierre : abandonner le chantier serait « une très grande honte dans toute la chrétienté et pour mon âme un très grand péché ». Et les plaintes d'argent sur toute une vie : « je n'ai pas un sou » (1508), « nu et déchaussé » (1512), « je vis chichement » (1512), « je vis pauvrement » (1550, à son neveu).
Documenté (par des tiers)
Né le 6 mars 1475 à Caprese, mort le 18 février 1564 à Rome, dans sa maison du quartier de Macel de' Corvi, détruite depuis par les démolitions du monument à Victor-Emmanuel II. Les derniers jours tiennent dans trois lettres au neveu Lionardo : Tiberio Calcagni, jeune sculpteur de son entourage, écrit le 14 février qu'il l'a trouvé dehors, à pied sous la pluie battante (« Je suis malade et ne trouve de repos nulle part », lui dit le vieil homme) ; Diomede Leoni, le même jour, qu'il a voulu monter à cheval comme chaque soir et que les jambes et le vertige l'en ont empêché ; et Daniele da Volterra, dans une note du 11 juin 1564 destinée à Vasari, que Michel-Ange « travailla tout le samedi et le dimanche de carnaval », debout, à la pointe, « sur le corps de cette Pietà ». Le samedi, c'est le 12 février, six jours avant la mort. La mort le vendredi 18 en fin d'après-midi, Daniele da Volterra, Tommaso de' Cavalieri, Diomede Leoni, le serviteur Antonio del Francese et le médecin Federigo Donati présents ; le testament oral en trois phrases, rapporté par Vasari (il n'existe aucun testament écrit) : l'âme à Dieu, le corps à la terre, les biens aux parents les plus proches. L'inventaire du 19 février, dressé par le commissaire pontifical Pallantieri et le notaire Ubaldini : trois marbres (un saint Pierre ébauché, un petit Christ portant sa croix, et le groupe « un Christ et une autre figure au-dessus, attachées ensemble, ébauchées et non finies » : la future Rondanini), quatre cartons, et un coffre scellé sous le lit contenant 8 289 ducats et écus d'or selon le décompte des historiens, sans compter les terres et maisons de Toscane ; les travaux de Rab Hatfield ont établi qu'il était probablement l'artiste le plus riche que l'Europe eût connu, vivant en ascète, dormant parfois botté. Vasari rapporte qu'il brûla peu avant sa mort une grande quantité de dessins, esquisses et cartons, « afin que personne ne vît les peines qu'il avait endurées ni les façons dont il éprouvait son génie, pour ne paraître que parfait » ; la maigreur de l'inventaire le confirme. Vasari encore : le bonnet de gros papier portant une chandelle allumée au sommet pour sculpter la nuit, et les chandelles de pur suif de chèvre préférées à la cire. La biographie de Condivi (1553), écrite sous la dictée ou le contrôle étroit du maître pour corriger celle que Vasari avait publiée en 1550. Le nez écrasé à l'adolescence par un coup de poing du sculpteur Torrigiani, qui s'en vanta plus tard auprès de Cellini. La première Pietà de la vieillesse, aujourd'hui à Florence : quatre figures, le Nicodème encapuchonné au visage de Michel-Ange, destinée selon Vasari à sa propre tombe ; il la mutila lui-même au marteau vers 1555 (la jambe gauche du Christ manque toujours), puis donna le groupe brisé à son serviteur Antonio del Francese, qui le vendit à Francesco Bandini ; c'est Bandini qui chargea le même Tiberio Calcagni de le réparer. La Rondanini : entamée au début des années 1550, puis une seconde version taillée dans le corps de la première ; il en reste le bras droit détaché et poli du premier Christ, toujours visible ; aucune commande, aucun acheteur : son propre commanditaire. Florence, 1529 : gouverneur général des fortifications de la République assiégée, il s'enfuit vers Venise le 21 septembre, est déclaré rebelle, revient le 20 novembre reprendre son poste ; après la capitulation d'août 1530, il se cache pendant la répression, puis est pardonné par Clément VII à condition de reprendre aussitôt le chantier des tombeaux Médicis, la famille qui venait d'abattre la République. Saint-Pierre : architecte en chef par bref du 1er janvier 1547, sans salaire, « pour l'amour de Dieu » ; à sa mort le tambour de la coupole est bâti, le dôme sera achevé en 1590 par Giacomo della Porta sur un profil plus élancé que son modèle. Le 21 janvier 1564, la Congrégation du Concile décrète que les nudités du Jugement dernier seront couvertes ; Daniele da Volterra peindra les voiles en 1565, après sa mort, et y gagnera le surnom d'Il Braghettone, le culottier. Vittoria Colonna, morte en 1547 : Condivi rapporte le regret de n'avoir baisé, à sa mort, que sa main et non le front. Tommaso de' Cavalieri, jeune noble romain rencontré fin 1532, destinataire de sonnets et de dessins, fidèle plus de trente ans, jusqu'au chevet. Le corps, que Rome avait déposé aux Santi Apostoli, sorti vers Florence par le neveu « sous le titre de marchandise, dans une balle » ; arrivée le 11 mars, funérailles solennelles à San Lorenzo le 14 juillet 1564, tombeau à Santa Croce dessiné par Vasari.
Contesté, légende
Le « Parle ! » avec le marteau jeté au genou du Moïse : légende tardive, aucune source d'époque. Le corps trouvé « intact » à l'ouverture du cercueil à Santa Croce : Vasari, témoin intéressé, hagiographie probable. La pièce secrète sous les chapelles Médicis, retrouvée en 1975 avec des dessins muraux, comme cachette de 1530 : tradition contestée, attribution des dessins débattue ; le texte dit « terré » sans nommer de lieu. La réplique sur la censure des nus (« dites au pape que c'est peu de chose, qu'il mette le monde en ordre ; les peintures s'arrangent vite ») : rapportée par Vasari pour une demande antérieure, sous Paul IV, authenticité invérifiable ; le texte la donne comme un mot d'autrefois, pas comme une réponse au décret de janvier. La raison de la mutilation de la Pietà de Florence : versions divergentes dès les contemporains (veine du marbre, insatisfaction, exaspération contre Urbino qui le pressait) ; la restauration achevée en 2022 a révélé un marbre criblé de micro-fractures, ce qui appuie le défaut de la pierre contre la légende du vieillard fou de rage ; le texte laisse la question ouverte. Le brûlement des dessins : un autodafé selon Vasari ; une hypothèse récente parle d'une mise à l'abri secrète ; l'inventaire quasi vide est le seul fait dur. La Sixtine peinte « entièrement seul » : version de ses biographes ; les registres montrent des aides pour l'enduit, les couleurs et l'ornement ; les figures sont de lui.
Le dispositif
Ce monologue est de moi. La journée debout du samedi 12, le travail du lendemain de carnaval, la Pietà recreusée dans elle-même, le bras survivant, les dessins brûlés, le coffre, la fuite de 1529, le quatrain de la Nuit, le sonnet à Vasari, le décret de janvier sortent des sources ci-dessus ; les pensées de la nuit sont ma lecture. L'état exact du marbre ce soir-là n'est documenté par personne : je m'appuie sur l'œuvre telle qu'elle nous est parvenue, arrêtée à ces derniers jours.