Montaigne

La place, Germignan, nuit du 17 au 18 août 1563

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Germignan, une maison de campagne à deux lieues de Bordeaux, le soir du 17 août 1563. La peste rôde autour de la ville. Étienne de La Boétie, trente-deux ans, conseiller au Parlement et auteur, à dix-huit ans, du Discours de la servitude volontaire, se meurt depuis neuf jours d'une dysenterie. Michel de Montaigne, trente ans, conseiller comme lui et son ami depuis quatre ans, ne le quitte plus. Il n'a encore rien écrit. Les Essais naîtront de cette chambre.

On m'appelle pendant le souper.

Je lâche la cuiller. La chambre est au bout du couloir, la porte est ouverte, il fait encore jour dehors et déjà nuit dedans. Il n'a plus que l'image et l'ombre d'un homme. Il le dit lui-même, en latin, quand il trouve encore la force : non pas un homme, l'apparence d'un homme.

« Mon frère, mon ami, plût à Dieu que je visse les effets des imaginations que je viens d'avoir. »

« Quelles sont-elles, mon frère ? »

« Grandes, grandes. »

La langue lui obéit mal, il tire des soupirs pour la forcer.

« Il ne fut jamais que je n'eusse cet honneur que de connaître toutes celles qui vous venaient à l'entendement. Voulez-vous pas que j'en jouisse encore ? »

« Non pas. Mais, mon frère, je ne puis. Elles sont admirables, infinies, et indicibles. »

Il ferme les yeux. Je regarde le mur derrière lui. Il n'y a que le mur.

Neuf jours. Je les compte sur mes doigts, comme un enfant.

Lundi. Je revenais du Palais, je l'ai envoyé prier à dîner chez moi. Il m'a fait répondre qu'il me remerciait, qu'il se trouvait un peu mal, et que je lui ferais plaisir de passer une heure avec lui avant qu'il parte pour le Médoc. J'y suis allé après dîner. Il était couché tout vêtu, avec je ne sais quoi de changé dans le visage.

« Un flux de ventre, avec des tranchées. Je l'ai pris hier, en jouant en pourpoint sous une robe de soie avec M. d'Escars. Le froid me fait souvent cela. »

Il souriait. Son logis était cerné de maisons empestées, et il revenait du Périgord où il avait laissé tout empesté. J'ai trouvé bon qu'il parte, et qu'il n'aille ce soir-là que jusqu'à Germignan, chez mon beau-frère, à deux lieues. Un mal pareil, je m'en étais guéri autrefois en montant à cheval. J'ai dit cela. Je l'ai regardé partir avec sa femme et son oncle, et j'ai dormi à Bordeaux.

Le lendemain à l'aube, un valet. Une forte dysenterie dans la nuit. Sa femme avait envoyé chercher un médecin et un apothicaire, et me faisait prier de venir. Je suis venu l'après-dînée. Il s'est réjoui de me voir comme d'une chose qu'il n'attendait plus. Quand j'ai voulu repartir, il m'a prié, avec plus d'affection et d'instance qu'il n'avait jamais rien demandé, d'être avec lui le plus que je pourrais.

Cela m'a touché. Je le dis comme c'est. Cela m'a touché, et j'ai voulu repartir quand même, et c'est sa femme qui m'a retenu, les larmes à l'œil, pour cette nuit-là.

Je suis rentré à Bordeaux le mercredi. Revenu le jeudi. Reparti le vendredi. Je le dis aussi.

Samedi, je l'ai trouvé fort abattu. Il m'a pris la main.

« La maladie est un peu contagieuse. Et puis elle est mal plaisante, et mélancolique. Je connais votre naturel. Ne soyez avec moi que par boutées. Mais le plus souvent que vous pourrez. »

Il connaissait mon naturel. Je ne l'ai plus abandonné.

Il rouvre les yeux. Sa femme est à la porte. Elle pleure sans bruit, il l'entend quand même.

« Ma semblance, vous vous tourmentez avant le temps. Voulez-vous pas avoir pitié de moi ? Prenez courage. Je porte plus de la moitié de ma peine pour le mal que je vous vois souffrir, que pour le mien. Mais je m'en vais. »

Elle se raidit. Il le voit. Il se reprend, plus doucement :

« Je m'en vais dormir. Bonsoir, ma femme. Allez-vous-en. »

Elle sort. C'est le dernier congé qu'il prend d'elle. Je le sais en la regardant tenir le mur.

« Mon frère, tenez-vous auprès de moi, s'il vous plaît. »

Je m'assieds sur le bord du lit. Je lui tiens la main. Elle est chaude, elle ne l'était plus hier.

Dimanche, il a dit à tous ce qu'il avait à dire, assis dans son lit, quatre autour de lui. À son oncle, le prêtre qui l'a élevé : vous êtes mon vrai père. À sa femme : je vous ai aimée, chérie et estimée autant qu'il m'a été possible. Puis à moi.

« Mon frère, que j'aime si chèrement et que j'avais choisi parmi tant d'hommes. Je vous supplie, pour signal de mon affection envers vous, de vouloir être successeur de ma bibliothèque et de mes livres, que je vous donne. Présent bien petit, mais qui part de bon cœur. »

J'ai eu le cœur si serré que je n'ai rien su lui répondre. Il parlait, et le sang lui revenait au visage, et le pouls lui montait. Je lui ai fait tâter le mien, pour comparer. Le mien était le plus faible.

Deux heures après, devant la chambre pleine, j'ai dit que j'avais rougi de honte de ce que le courage m'avait manqué pour entendre ce que lui, engagé dans ce mal, avait eu le courage de me dire. Il a vu mon visage.

« Comment, mon frère, me voulez-vous faire peur ? Si je l'avais, à qui serait-ce à me l'ôter qu'à vous ? »

Il m'a pris la main. Il m'a tutoyé, ce qu'il ne fait jamais.

« Mon frère, mon ami, je t'assure que j'ai fait assez de choses en ma vie avec autant de peine que je fais celle-ci. Il y a longtemps que j'y étais préparé, et que j'en savais ma leçon par cœur. »

Le soir, le notaire. Il a demandé si l'homme avait la main légère, parce qu'il ne s'arrêterait guère à dicter. Il a dicté si vite qu'on avait peine à le suivre. Ses terres, ses dettes, ses gens. Quand on lui a relu :

« Voilà le soin d'une belle chose, que nos richesses. »

Puis il a fait sortir tout le monde, sauf sa garnison. C'est ainsi qu'il appelait les filles qui le servaient.

Lundi, au réveil, il m'a regardé tout piteusement.

« Mon frère, n'avez-vous pas de compassion de tant de tourments que je souffre ? Ne voyez-vous pas que tout le secours que vous me faites ne sert que d'allongement à ma peine ? »

Il s'est évanoui. On l'a cru mort. On l'a réveillé à force de vinaigre et de vin, et il a crié contre nous.

« Mon Dieu, qui me tourmente tant ? Pourquoi m'ôte-t-on de ce grand et plaisant repos auquel je suis ? Laissez-moi, je vous prie. »

Puis il m'a reconnu.

« Et vous aussi, mon frère, vous ne voulez donc pas que je guérisse ? Ô quel aise vous me faites perdre. »

Il a demandé du vin. Il a dit que c'était la meilleure liqueur du monde. J'ai dit non, c'est l'eau, pour le faire parler, et il a répondu en grec, le vers de Pindare : l'eau est la meilleure. Il avait les mains glacées jusqu'au visage, une sueur froide sur tout le corps, et le pouls introuvable. Il plaisantait en grec.

Ce matin, la messe dans la chambre. Il l'avait demandée lui-même. Cet après-midi, M. de Belot est venu, et il lui a dit qu'il était là pour payer sa dette, mais qu'il avait trouvé un bon créancier qui la lui avait remise. Puis, se réveillant en sursaut :

« Bien, bien, qu'elle vienne quand elle voudra. Je l'attends gaillard et de pied coi. »

Il l'a redit deux fois dans la journée. Quand on lui a forcé la bouche pour lui faire avaler quelque chose, il a demandé, en latin, si vivre valait ce prix.

Maintenant la nuit. La chandelle baisse, je la mouche. On lui a fait boire un médicament chaud. Sa voix revient d'un coup, plus forte, plus éclatante, et il se retourne dans le lit avec violence. Autour de moi, on reprend espoir. On se regarde.

Il me prie. Il me reprie, avec une affection extrême, de lui donner une place.

Je ne comprends pas. J'ai peur que son jugement soit ébranlé. Je lui remontre doucement qu'il se laisse emporter par le mal, que ces mots ne sont pas d'un homme rassis.

Il redouble, plus fort.

« Mon frère, mon frère, me refusez-vous une place ? »

Alors je le raisonne, parce qu'il m'y contraint. Puisqu'il respire, puisqu'il parle, puisqu'il a un corps, il a son lieu.

« Voire, voire. J'en ai. Mais ce n'est pas celui qu'il me faut. Et puis, quand tout est dit, je n'ai plus d'être. »

« Dieu vous en donnera un bientôt. »

« Y fussé-je déjà, mon frère. Il y a trois jours que j'ahanne pour partir. »

Ahanner. Le mot des laboureurs quand la terre est dure.

Je ne sais pas ce qu'il me demandait. Je ne le saurai jamais. Une place où mourir, c'est celle-ci. Une place dans ma vie, il l'a tout entière. Une autre, je ne peux pas la donner.

Il m'appelle. Souvent. Pour savoir seulement si je suis près de lui.

« Je suis là. »

Il se calme. Il se met à reposer. Le souffle s'allonge. Nous nous regardons tous, et l'espérance revient dans la chambre comme de l'air.

Je sors. Je vais trouver sa femme dans la pièce à côté, et je m'en réjouis avec elle. Il repose. Il repose, et peut-être que le médicament, et peut-être que demain.

Une heure après, ou environ, on vient me chercher.

Il a dit mon nom, une fois, deux fois. Puis il a tiré à lui un grand soupir.

Trois heures du matin, le mercredi dix-huitième d'août. Trente-deux ans, neuf mois et dix-sept jours. Je compte. C'est tout ce que je sais faire.


Montaigne écrivit à son père le récit de ces dix jours, de mémoire, et le fit imprimer sept ans plus tard en tête des œuvres de l'ami, que personne n'avait publiées. Les livres de La Boétie montèrent dans la tour de Montaigne, où il se retira en 1571, à trente-huit ans, et où il commença les Essais. Il voulait mettre le Discours de la servitude volontaire au milieu de son premier livre, à la place d'honneur ; les protestants le publièrent avant lui, sans nom d'auteur, comme une arme contre le roi, et il y renonça pour ne pas livrer son ami à un parti. Le chapitre « De l'amitié » resta, avec un vide au centre. Il y écrivit que sa vie entière, comparée aux quatre années de cette compagnie, n'était que fumée, et que depuis le jour qu'il l'avait perdu il ne faisait que traîner languissant. Il vécut encore vingt-neuf ans, fut maire de Bordeaux, négocia entre deux rois, et mourut dans son lit le 13 septembre 1592, une angine lui ayant pris la parole. Sur son exemplaire des Essais, dans la marge du chapitre, à la question de savoir pourquoi il l'aimait, il avait ajouté un jour à la main : parce que c'était lui. Et plus tard, d'une autre encre, par-dessus le point : parce que c'était moi.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

La lettre de Montaigne à son père sur la maladie et la mort de La Boétie (imprimée fin novembre 1570, publiée en 1571 en tête des œuvres de l'ami, et présentée comme un « extrait ») est la source du texte presque ligne à ligne, dans l'ordre où elle raconte les dix jours : le lundi 9 août, au retour du Palais, l'invitation à dîner refusée et l'heure demandée, La Boétie « couché vêtu », le « flux de ventre avec des tranchées » pris la veille « jouant en pourpoint sous une robe de soie avec M. d'Escars », le départ approuvé et raccourci à Germignan, « à deux lieues de la ville », à cause des maisons « infectes de peste » autour de son logis ; le mardi, « une forte dysenterie », la prière d'être « le plus que je pourrais avec lui », la femme « les larmes à l'œil » ; le samedi, « la maladie était un peu contagieuse... qu'il me priait de n'être avec lui que par boutées, mais le plus souvent que je pourrais », et les quatre mots de Montaigne : « Je ne l'abandonnai plus » ; le dimanche, « une épaisse nue et brouillard obscur », « La mort n'a rien de pire que cela, mon frère. Mais n'a rien de si mauvais », les adieux à l'oncle (« vous êtes mon vrai père »), à la femme (« Ma semblance »), à Montaigne (« Mon frère, que j'aime si chèrement et que j'avais choisi parmi tant d'hommes... je vous supplie pour signal de mon affection envers vous, vouloir être successeur de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne : présent bien petit, mais qui part de bon cœur »), « Je suis chrétien, je suis catholique... Qu'on me fasse venir un prêtre », le cœur si serré de Montaigne « que je ne sus rien lui répondre », les deux pouls comparés, « Comment, mon frère, me voulez-vous faire peur ? Si je l'avais, à qui serait-ce à me l'ôter qu'à vous ? », « j'en savais ma leçon par cœur », le notaire (« Non pas signer, je le veux faire moi-même », « il ne fallait pas grand loisir à mourir », « Voilà le soin d'une belle chose que nos richesses »), la « garnison », le sermon au frère de Montaigne passé à la Réforme ; le lundi, « Mon frère, n'avez-vous pas de compassion de tant de tourments que je souffre ? », le vinaigre et le vin, « Pourquoi m'ôte-t-on de ce grand et plaisant repos auquel je suis ? », « la meilleure liqueur du monde » et l'eau de Pindare ; le mardi, la messe, « j'ai trouvé un bon créditeur qui me l'a remise », « qu'elle vienne quand elle voudra, je l'attends gaillard et de pied coi », « Non homo, sed species hominis », la vision (« plût à Dieu que je visse les effets des imaginations que je viens d'avoir » ; « Grandes, grandes » ; « admirables, infinies, et indicibles »), le congé de la femme (« Je m'en vais dormir, bonsoir, ma femme, allez-vous-en »), « Mon frère, tenez-vous auprès de moi, s'il vous plaît » ; la nuit, la place (« Mon frère, mon frère, me refusez-vous une place ? » ; « Voire, voire, j'en ai, mais ce n'est pas celui qu'il me faut : et puis, quand tout est dit, je n'ai plus d'être » ; « Dieu vous en donnera un bientôt » ; « Y fussé-je déjà, mon frère ; il y a trois jours que j'ahanne pour partir »), les appels « pour s'informer seulement si j'étais près de lui », le repos, Montaigne sorti se réjouir avec la femme, et « une heure après, ou environ, me nommant une fois ou deux, et puis tirant à soi un grand soupir, il rendit l'âme, sur les trois heures du mercredi matin dix-huitième d'août », « trente-deux ans, neuf mois et dix-sept jours ». Les Essais, I, 28, « De l'amitié » : « nous nous cherchions avant que de nous être vus », la rencontre « par hasard en une grande fête et compagnie de ville », « les quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage », « depuis le jour que je le perdis... je ne fais que traîner languissant », « sauf la perte d'un tel ami, exempte d'affliction pesante », et, dans la marge de son exemplaire, la phrase ajoutée en deux temps.

Documenté (par des tiers)

La Boétie, né à Sarlat le 1er novembre 1530, conseiller au Parlement de Bordeaux dès 1554, avant l'âge requis, auteur du Discours de la servitude volontaire (à dix-huit ans dans les éditions imprimées des Essais, seize ans selon la correction manuscrite de Montaigne) ; sa femme Marguerite de Carle, veuve de Jean d'Arsac, sœur de l'évêque de Riez ; l'oncle prêtre qui l'a élevé, M. de Bouilhonnas ; Germignan, commune du Taillan en Médoc, maison de campagne de Richard de Lestonnac, beau-frère de Montaigne et conseiller comme eux ; le testament notarié, conservé, daté du samedi 14 août là où la lettre le raconte le dimanche ; la peste en Périgord et autour de Bordeaux cet été-là ; le Discours publié sans nom d'auteur par les protestants en 1574 et 1576, que Montaigne renonce alors à loger au centre de son premier livre, remplacé par vingt-neuf sonnets de La Boétie ; l'exemplaire de Bordeaux, annoté de sa main entre 1588 et sa mort, où « parce que c'était lui » est écrit d'une encre, et « parce que c'était moi » d'une autre, plus pâle, par-dessus le point de la première ; la formule complète imprimée seulement en 1595 par Marie de Gournay ; la mort de Montaigne le 13 septembre 1592.

Contesté, légende

La lettre a été écrite de mémoire, longtemps après (« j'ai la mémoire fort courte, et débauchée encore par le trouble »), imprimée sept ans après les faits et après la mort de son destinataire ; elle se trompe d'un jour sur le testament. Les répliques de La Boétie n'ont qu'un témoin, qui les tient pour exactes. La maladie : la lettre dit dysenterie, flux de sang et « un peu contagieuse » ; l'hypothèse de la peste est ancienne et répandue, elle n'est pas dans la lettre. Ce que La Boétie voulait dire par « une place », Montaigne avoue ne pas l'avoir compris. À l'instant de la mort, la lettre met Montaigne hors de la chambre depuis une heure et ne le fait pas rentrer : le texte le laisse dehors. Aucun médecin n'est nommé, aucun remède décrit hors le vinaigre, le vin et « un médicament chaud ».

Le dispositif

Le soir et la nuit du 17 au 18 août 1563 à Germignan, du souper de Montaigne à trois heures du matin, avec les jours précédents rappelés en scènes : le lundi du Palais, le samedi de la contagion, le dimanche des adieux, le notaire, le lundi du vinaigre. Un « je » de trente ans qui n'a encore rien écrit et qui regarde mourir l'homme qu'il aime. Imaginé : l'ordre des minutes de la nuit, la chandelle, les gestes, ce que Montaigne pense et n'écrit pas ; toutes les paroles de La Boétie et les réponses de Montaigne sont celles de la lettre, dans l'ordre où elle les donne.

À écouter ensuite

Jeanne d'Arc

l'habit repris, Rouen, 27 mai 1431

Rouen, une tour du château de Bouvreuil, au matin du dimanche 27 mai 1431, jour de la Trinité.

13 min

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