Miyamoto Musashi

Reigandō, printemps 1645

4 min

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Reigandō, une grotte du mont Kinpō, près de Kumamoto, printemps 1645. Miyamoto Musashi, soixante et un ans, plus de soixante duels sans une défaite, est malade. Il a donné ce qu'il possédait et monte chaque matin écrire ce qui tient, pour son élève Terao Magonojō.

La grotte est froide le matin. J'y monte encore à pied, lentement ; la douleur dans ma poitrine ne me presse plus, elle marche à mon pas. J'ai donné ce que je possédais. J'ai gardé un pinceau, de l'encre, et le sabre que je n'orne pas. Un homme qui va mourir n'a pas besoin de grand-chose. Un homme qui vit non plus, mais il met soixante ans à l'apprendre.

J'écris pour toi, Magonojō, mon élève. Pas pour être admiré : ce que j'ai compris s'est payé en morts, et un tel prix mérite un inventaire honnête.

J'avais treize ans, mon premier homme. Il s'appelait Arima Kihei et portait l'enseigne d'une école. Il attendait un duel de cérémonie ; je suis venu avec un bâton. Cette nuit-là je n'ai pas rêvé de gloire. J'ai regardé mes mains d'enfant et j'ai compris deux choses : que les écoles mentent, et que moi, je pouvais faire ça. Les deux découvertes m'ont fait peur. J'ai suivi la seconde.

Ensuite la route, vingt ans de route. Soixante rencontres avant mes trente ans, aucune perdue. Écoute bien, parce que c'est la phrase la plus importante que j'aie écrite : ces victoires ne prouvaient rien. À trente ans je me suis retourné et j'ai regardé. J'avais vaincu parce que les autres étaient mal formés, ou parce que le ciel en disposait, ou parce qu'un don faisait le travail à ma place. Pas parce que je savais. Un homme qui gagne toujours peut être un ignorant que le sort protège. Ce jour-là j'ai cessé de collectionner les morts et je me suis mis à chercher le principe. J'ai mis vingt ans de plus. Vers cinquante ans, je me suis trouvé un matin à l'intérieur de la voie, comme on s'aperçoit qu'on est entré dans une maison.

L'île. On raconte tant de choses sur l'île. Les gens ont besoin que ce matin-là soit un théâtre. Voici ce dont je me souviens : la traversée était courte, un homme très fort m'attendait, son sabre était si long qu'on l'appelait la perche à sécher le linge, et je suis venu avec du bois contre son acier. Un instant plus tard, je regardais mourir le seul adversaire qui aurait pu être mon égal. Je n'ai pas éprouvé de joie. J'ai éprouvé la chose que je cherchais depuis mes treize ans : le vide avant le geste, quand la main sait et que le moi se tait. Après cette île, je n'ai plus tué en duel. Ce n'était plus nécessaire.

La pierre. À cinquante-quatre ans, sous les murs de Shimabara, une pierre lancée par un paysan m'a couché dans la boue. Le sabreur qu'aucun sabre n'a touché, jeté à terre par un caillou. Retiens cela aussi : le monde n'a pas lu ta légende. Le monde lance des pierres, et il vise juste.

Les seigneurs. J'ai frappé à des portes, Magonojō, il faut que tu le saches. On croira plus tard que j'ai choisi la solitude comme on choisit un royaume ; la vérité est plus simple et plus dure. J'ai offert mes services, on m'a offert des politesses. Les grandes maisons voulaient des maîtres d'armes qui font répéter des formes ; je n'apportais que des principes qui tuent les formes. Trop étrange, arrivé trop tard. Alors j'ai fait de mon dénuement une doctrine, et je te jure qu'elle vaut mieux que ce qu'elle remplace. La voie que je te laisse n'est pas celle d'un homme qui a tout eu : c'est celle d'un homme qui a regardé ce qui lui manquait jusqu'à ce que ça ne pèse plus rien.

Ces dernières années, on m'a connu pour l'encre plus que pour le fer. J'ai peint une pie-grièche sur une branche morte : un seul trait pour la branche. Au pinceau comme au sabre, le trait ne se corrige pas. Il y a les hommes qui s'entraînent jusqu'à ce que le premier trait soit le bon, et les hommes qui expliquent leurs ratures.

Il y a sept jours, je t'ai écrit vingt et une lignes. Je te redis celles qui comptent, garde celles qui te servent :

Je ne regrette rien de ce que j'ai fait. Je ne cherche pas le plaisir pour lui-même. Je ne m'attriste d'aucune séparation. Je n'envie personne. Je pense légèrement à moi-même, et gravement au monde. Je ne me plains pas : le ressentiment n'habille personne. Je n'orne pas mes armes, et ne m'attache à rien d'autre qu'elles. Je ne bâtis rien pour mes vieux jours. Je peux abandonner mon corps, jamais l'honneur. Je révère les dieux et les bouddhas, et je ne compte pas sur eux. Je ne quitte pas la voie.


Musashi remet le rouleau à Terao Magonojō le douzième jour du cinquième mois. Il meurt sept jours plus tard, le 13 juin 1645, à Kumamoto, d'un mal qui lui rongeait la poitrine. L'île de son plus grand duel porte aujourd'hui le nom du vaincu, Ganryū-jima. Pas le sien.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

le Traité des cinq roues (Gorin no Sho, écrit dans la grotte Reigandō ~1643-1645) et le Dokkōdō (« la Voie à suivre seul », 21 préceptes, rédigés sept jours avant sa mort pour son disciple Terao Magonojō). Des peintures à l'encre conservées (la pie-grièche sur branche morte, des daruma).

Documenté

hôte des Hosokawa à Kumamoto à partir de 1640 ; blessé par une pierre au siège de Shimabara (1637-38, il le raconte lui-même dans une lettre) ; mort le 13 juin 1645 à Kumamoto. Le sabre de bois au duel de 1612 figure sur la stèle la plus ancienne (Kokura hibun, 1654).

Légende à trier

les détails du duel de Ganryū-jima (la rame taillée pendant la traversée, le retard calculé : embellissements tardifs du Nitenki) ; la saga contre l'école Yoshioka (sources partisanes des deux camps) ; toute la romance du roman de Yoshikawa (1935), fiancée Otsū comprise. Le chiffre de « plus de soixante duels » vient de Musashi seul : témoignage direct, invérifiable.

Le dispositif

La grotte du Reigandō, printemps 1645, le traité fini et la mort à quelques semaines : l'inventaire honnête d'un homme qui écrit à son élève Magonojō, pas à la postérité. Voix d'artisan, sèche, rien de l'abstraction de Marc Aurèle : des objets plutôt que des idées, du bois, de l'encre, de la pierre, et l'aveu que les victoires ne prouvent rien.

À écouter ensuite

Napoléon

la nuit du poison, Fontainebleau, 12-13 avril 1814

Palais de Fontainebleau, nuit du 12 au 13 avril 1814, entre trois heures et l'aube.

12 min