Richelieu

La nuit des Dupes, Versailles, 11 novembre 1630

12 min

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Versailles, nuit du 11 au 12 novembre 1630. Versailles n'est encore qu'un pavillon de chasse en briques au milieu des bois. Ce matin, à Paris, la reine mère Marie de Médicis a exigé du roi Louis XIII le renvoi du cardinal de Richelieu, quarante-cinq ans, son ministre, l'homme qu'elle a fait et qui lui doit tout ; tout Paris l'a cru tombé. Le soir, le roi l'a convoqué ici, l'a maintenu, l'a logé sous sa propre chambre. Le conseil vient de finir en pleine nuit. Les ordres contre le parti de la reine mère s'écrivent en bas.

Il pleut sur les bois.

La chambre qu'on m'a donnée est celle du comte de Soissons : des murs de briques, un feu jeune, un lit court. Au-dessus, le pas du roi. Il va, il revient.

Personne ne dort dans cette maison cette nuit.

Le conseil s'est levé passé minuit. Jamais le roi n'avait tenu conseil ici : quatre pièces à l'étage, pas de place pour la reine même, une maison à tirer le cerf. On y a défait un parti en deux heures.

En bas, Bouthillier rédige les dépêches. La lettre pour Schomberg est faite ; sous la signature du roi, une ligne encore : « Le porteur ne sait aucune chose de ce qu'il vous porte. » L'huissier l'Épine la prendra au jour, sans savoir qu'il porte un maréchal de France.

Ce matin, j'étais mort.

Onze heures, le Luxembourg. Dans la galerie, je tombe sur le garde des sceaux, qui s'était fait excuser partout en disant qu'il avait pris médecine.

« Hé ! Monsieur, vous voilà ! Et vous disiez que vous étiez malade ! »

Il balbutie. Je passe. Je sais compter : un malade guéri si vite, un lundi pareil, c'est un homme qui attend quelque chose.

Dans les premières salles, ma nièce vient vers moi, décoiffée, les yeux rouges. La reine mère l'a chassée de sa toilette avec des mots de halles, elle qui la sert à genoux depuis des années. Elle veut parler, elle ne peut pas. Je lui prends la main un instant, et je passe.

Plus loin, les portes. L'antichambre est verrouillée. Je frappe au cabinet : rien. Reste la chapelle ; on avait pensé à toutes les serrures, personne n'a pensé à Dieu. Elle est ouverte. Derrière la tribune, un dégagement obscur, et une porte qu'on a oubliée.

J'ouvre. Ils sont là tous les deux. Elle assise, le sang au visage. Lui debout, son chapeau à la main.

« Je vois bien que l'on parle de moi. »

Elle se lève et tout sort. L'accent de Florence, que la colère épaissit jusqu'à la rue. Elle m'a donné plus d'un million d'or. Je veux marier ma nièce à Monsieur, ou au comte de Soissons. Je veux la couronne de son fils. Elle ne veut plus me voir, ni moi ni les miens, jusqu'au dernier de ses officiers s'il vient de ma main. Puis, au roi :

« Vous préférez un valet à votre mère ! »

Le roi lève les bras. Il dit, et sa voix se casse :

« Mais madame ! Que dites-vous ? Vous me désobligez, vous me torturez ! »

Je me mets à genoux. Je pleure. Les larmes viennent seules et je les laisse venir, parce qu'elles servent. J'offre de me retirer, de rendre les charges, de quitter la France s'il le faut. Elle refuse tout, devant son fils, avec une dureté que je n'avais jamais vue chez personne.

Le roi ne me regarde pas. Il fait à sa mère une révérence courte et froide, il sort comme un homme qui craint d'être suivi. Je le rattrape dans la cour : son carrosse enlève déjà ses chevaux. Parti pour Versailles.

Je reste planté dans la cour du palais que je lui ai vu bâtir.

Ingrat. De tous ses mots, celui-là travaille encore.

Elle n'a pas menti sur le chiffre. En 1616, c'est elle qui m'a tiré de Luçon, le plus crotté évêché de France, pour me faire secrétaire d'État. Le chapeau, en 1622 : elle l'a arraché à Rome, deux ans d'instances. Le conseil, en 1624 : elle m'y a poussé contre le gré du roi même, qui ne m'aimait point. Un million d'or, dit-elle. Le compte doit être bon.

Et je choisis le fils.

Rentré au Petit Luxembourg, j'ai commandé mon dîner et mon carrosse pour après le dîner. Les papiers dans les coffres, les meubles emballés. Pontoise d'abord, pour laisser passer l'orage. Derrière Pontoise, Brouage, qui est à moi : une citadelle, des salines, la mer.

La Valette m'a trouvé au milieu des malles. Un cardinal chez un cardinal.

« Qui quitte la partie la perd. »

Je n'ai rien répondu. Je n'ai pas fait décharger non plus.

À côté, chez elle, la presse était si grande qu'on ne pouvait s'y tourner. Des gentilshommes offraient leurs épées à la reine mère pour le cas où je me révolterais. Nul n'était plus entouré que le garde des sceaux. On me contait tout, heure par heure ; j'ai retenu des noms.

À la fin du jour, le premier écuyer du roi est venu. Saint-Simon, que le roi aime. Il portait ces mots :

« Monsieur le Cardinal a un bon maître. Qu'il vienne à Versailles sans délai. »

Un bon maître. J'ai retourné le mot tout le long de la route, sous la pluie, dans les bois noirs. On a mené des hommes à la Bastille avec des mots plus doux. J'en ai fait mener.

Et Lyon est revenu, Lyon d'il y a six semaines. La chambre de l'archevêché, le roi vidé par le flux, les médecins qui parlent bas. Le dernier jour de septembre, on lui donne l'extrême-onction ; c'est mon frère, l'archevêque de Lyon, qui tient les huiles. Le roi fait ouvrir les portes et demande pardon à tous, de sa voix qui n'a plus de force. Les deux reines pleurent au chevet. Moi je me tiens derrière et je compte : si ce corps meurt, Monsieur est roi avant l'hiver, et je suis mort avant Monsieur. Ce soir-là j'écris à Schomberg que je ne sais si je suis mort ou vif. Puis l'abcès perce, le mal se vide, le roi vit. Et les reines harcèlent le convalescent jusqu'à lui arracher un mot : plus tard, à Paris, quand sa santé serait remise, il verrait. Un mot pour avoir la paix. Elles en ont fait une promesse, et la promesse avait un jour.

C'était aujourd'hui.

Versailles à la nuit. Deux flambeaux au portail, la boue de la cour, un escalier où deux hommes se croisent à peine. Là-haut, Saint-Simon, Mortemart, Béringhen ; le roi les congédie d'un mot. Il est au lit, adossé, les rideaux ouverts.

Il me regarde longtemps. Puis :

« Je respecte la Reine ma mère. Mais je suis plus obligé à mon État. »

Je plie le genou. Je dis ce que je dois dire : que ma présence fait la guerre dans sa maison, que je supplie qu'on me laisse me retirer.

« Non. Je vous commande absolument de rester et de tenir le timon des affaires. Telle est mon irrévocable décision. »

Et comme je parle du reproche d'ingratitude, qui me suivra :

« Il ne s'agit pas de la Reine. Il s'agit de la cabale et des monopoles de tel et tel, qui ont fait cette tempête. Je m'en prendrai à eux. »

Je pleure pour la seconde fois du jour. Lui aussi a les yeux mouillés ; il m'embrasse. Il dit que je logerai dans le château même, sous sa chambre, chez Soissons. Deux heures nous parlons, lui dans son lit, moi assis contre, comme un médecin resté tard.

Puis le conseil, dans le cabinet. Les sceaux seront redemandés à Marillac dès l'aube ; Châteauneuf les recevra. Pour le frère, le maréchal, l'arrestation au milieu de son armée. Il n'a rien fait, celui-là ; il est à trois cents lieues, il ne sait rien. Mais il tient Verdun par son neveu, six mille hommes levés par lui en Champagne, et le commandement de l'armée d'Italie reçu de fraîche date. On ne laisse pas une épée pareille au parti qui vient de manquer son coup. Le roi a signé.

À une demi-lieue d'ici, à Glatigny, le garde des sceaux est arrivé vers une heure du matin, parti de Paris sans linge ni vêtements tant on l'a mandé vite. Il a trouvé le village et appris deux choses : que je loge au château, et que le conseil s'est tenu sans lui. Il croyait venir prendre la première place ; la reine mère l'avait promise tout haut. Lui non plus ne dort pas.

Charpentier m'a préparé les plumes. J'écris à ma sœur, pour que la famille tienne bon. J'écris que notre malheur ne vient d'aucune faute que nous ayons commise. Je raye. J'écris que le temps fera voir mon innocence à la reine. Je raye « mon innocence ». Ce qui reste peut être lu par n'importe qui.

« Allez dormir, Charpentier. »

« Et Votre Éminence ? »

« Moi, j'attends la fin de la chandelle. »

Il ferme la porte doucement, comme on ferme chez un malade.

On m'a vu pleurer deux fois aujourd'hui, à genoux les deux fois. On me prête les pleurs à volonté. Ceux d'aujourd'hui sont venus seuls. J'ai eu peur. Je veux m'en souvenir.

Car rien n'est fini. Il y a onze ans, à Blois, où son fils la tenait exilée, cette femme est descendue de nuit le long de la muraille, par une échelle de corde, et elle a marché dans la boue du fossé jusqu'aux carrosses qui l'attendaient. C'est moi qu'on dépêcha auprès d'elle pour recoudre la paix ; ma fortune est repartie de cette boue-là.

Elle sait descendre par les fenêtres.

Le pas, au-dessus, s'est tu. Un cheval sort des écuries ; il fait nuit encore ; c'est La Ville-aux-Clercs qui part pour Glatigny chercher les sceaux du royaume. J'écoute les fers s'éteindre sous la pluie.

La chandelle a un doigt de vie. Je m'étends tout habillé sur le lit du comte de Soissons.

Je ne dors pas. Je compte.


Au matin, La Ville-aux-Clercs toucha l'épaule du garde des sceaux pendant sa messe, à l'épître ; Marillac voulut l'ouïr jusqu'au bout, communia, puis rendit la boîte des sceaux et la clef qu'il portait au cou. Il mourut détenu à Châteaudun, en 1632, répétant que la vie est lassante. En Italie, un courrier du parti vaincu arriva le premier, porteur d'une nouvelle fausse qui endormit le maréchal ; le 21 novembre, à Foglizzo, Schomberg lui remit la lettre royale, et le post-scriptum de la main du roi : vous ne manquerez pas d'arrêter M. le maréchal de Marillac. Jugé jusque dans la maison de Richelieu, à Rueil, condamné à deux voix, décapité en Grève le 10 mai 1632. Le 12, le roi rentra dans Paris, le cardinal à la portière de son carrosse ; la foule du Luxembourg s'éclaircit en quelques heures, et le jour reçut son nom : la journée des dupes. Marie de Médicis, reléguée à Compiègne, s'en échappa en juillet 1631, ne revit jamais son fils et mourut à peu près seule à Cologne en 1642, dans une maison qu'on dit de la famille de Rubens, qui avait peint sa gloire en vingt-quatre toiles au Luxembourg. On lui prête un regret : si elle n'avait pas négligé de fermer un verrou, le cardinal était perdu. Richelieu la suivit de cinq mois, Louis XIII de cinq autres. Le fils de ce roi fit du pavillon de briques le plus vaste palais de l'Europe ; la première partie qui s'y gagna s'était jouée cette nuit-là, à la chandelle, dans une chambre prêtée.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

Les lettres du 12 novembre 1630, écrites de Versailles au matin de cette nuit (éditées par Avenel) : au roi, « les singuliers tesmoignages qu'il vous pleut hier me rendre de vostre bienveillance m'ont percé le cœur », « je suis la plus fidèle créature, le plus passionné sujet et le plus zélé serviteur que jamais roy et maistre ait eu au monde » ; à sa sœur la marquise de Brézé, la lettre dont le manuscrit garde les ratures (il avait écrit que leur malheur ne venait d'« aucune faute que nous ayons commise », il a effacé ; il avait écrit « le temps fera voir mon innocence à la reyne », il a rayé « mon innocence » de sa main) et la liste des congédiés : « moy, ma niepce de Combalet, mon cousin la Melleraie » ; à son oncle le commandeur de La Porte, l'ordre de veiller sur Brouage. De Lyon, le 30 septembre, à Schomberg : « je ne sais si je suis mort ou vif » ; à d'Effiat, le 1er octobre : « je ne sais encore ce que je suis ». D'une lettre de jeunesse, le mot sur Luçon, « le plus crotté évêché de France ». Ses notes sur la scène du Luxembourg portent les griefs de la reine mère (le million d'or donné, la nièce à marier à Gaston ou à Soissons, la couronne convoitée) ; ses Mémoires, œuvre d'atelier rédigée sous sa direction, attribuent son salut à « une porte non barrée ».

Documenté (par des tiers)

La chronologie est établie par les pièces datées (Avenel, Bassompierre, la lettre d'Ardier du 12, celle de La Barde du 16 ; Pierre Chevallier l'a démontrée) : le 10 novembre, première rupture sans témoin ; le 11, jour de la Saint-Martin, vers onze heures, la grande scène au Luxembourg ; le soir, l'entrevue de Versailles et le conseil prolongé dans la nuit ; le 12 au matin, les sceaux retirés à Glatigny et l'ordre d'arrêter le maréchal, daté de Versailles. L'antichambre verrouillée, la chapelle restée ouverte, la porte oubliée ; le mot d'entrée chez Montglat : « Je vois bien que l'on parle de moi » ; les cris de la reine mère, son accent italien épaissi par la colère, le « il préférait un valet à sa mère » (Montglat) ; le cardinal à genoux et en larmes, attesté par elle, par le roi et par lui-même (elle lui reprochera ensuite « les pleurs à volonté ») ; le roi levant les bras (« Mais madame ! que dites-vous ? Vous me désobligez, vous me torturez ! »), sa froide révérence, son carrosse parti sans un regard ; Mme de Combalet chassée à la toilette de la reine, croisant son oncle en larmes (relation des Saint-Simon) ; la rencontre avec Marillac le matin même (« Hé ! Monsieur, vous voilà ! et vous disiez que vous étiez malade ! ») ; le projet de retraite vers Pontoise puis Brouage, le gentilhomme le trouvant « emballant ses papiers et ses meubles » ; La Valette le dissuadant de « quitter la partie » (La Porte, Montglat) ; Saint-Simon, premier écuyer, et le message du roi (« M. le Cardinal a un bon maître... qu'il vienne à Versailles sans délai ») ; la foule au Luxembourg « si grande qu'on ne s'y pouvoit tourner », les épées offertes à la reine, Michel de Marillac « nul n'était plus entouré » (Montglat, Batiffol) ; à Versailles, le roi reçu au lit, l'entretien de plus de deux heures (Montglat), « plus obligé à son État », « je vous commande absolument de rester », « il ne s'agit pas de la Reine, mais de la cabale » (confidences de Richelieu à Guron et Sirmond) ; la chambre du comte de Soissons donnée au cardinal sous l'appartement du roi (Batiffol, La Barde) ; le conseil nocturne, seule fois que le gouvernement ait siégé dans ce château de quatre pièces par étage que Bassompierre jugeait indigne « d'un simple gentilhomme » ; Glatigny, Marillac arrivé vers une heure du matin sans linge, la messe de l'aube, la main de La Ville-aux-Clercs sur son épaule à l'épître, la clef des sceaux portée au cou ; la lettre du roi à Schomberg avec ses deux post-scriptum (« Le porteur ne sçayt aucune chose de ce qu'il vous porte » ; de sa main : « vous ne manquerez pas d'arrêter M. le maréchal de Marillac ») ; l'arrestation à Foglizzo le 21 novembre, le courrier du parti vaincu arrivé le premier avec une nouvelle fausse, les deux lettres royales à un jour d'écart sur la table du maréchal ; Rueil, la mort votée à deux voix, la Grève le 10 mai 1632 ; Châteaudun, le 7 août 1632, « la vie est lassante » ; Lyon en septembre (le viatique le 27, l'extrême-onction le 30 donnée par l'archevêque de Lyon, frère du cardinal, l'abcès percé, la réponse dilatoire du convalescent prise pour une promesse) ; l'évasion de Blois de 1619 et le rôle de Richelieu dans la réconciliation ; le retour du roi à Paris le 12, « le cardinal étant à la portière de son carrosse » (Montglat) ; Compiègne, l'évasion de juillet 1631, Cologne le 3 juillet 1642 ; les vingt-quatre toiles de Rubens au Luxembourg depuis 1625.

Contesté, légende

La date : les récits classiques (Batiffol, Mongrédien) mettent tout au 10 novembre, les pièces datées imposent le 11 ; le texte suit les pièces. « Qui quitte la partie la perd » est la frappe d'un historien (Batiffol) sur un propos attesté en substance. Le baiser au bas de la robe, partout répété, n'est dans aucune source du temps : écarté. La reine mère n'a pas parlé italien, elle avait l'accent. Le mot « journée des dupes » est attribué à Bautru sans source contemporaine ; Montglat et La Porte expliquent le nom sans nommer personne. Le regret prêté à Marie de Médicis (« si je n'avais pas négligé de fermer un verrou, le cardinal était perdu ») est un mot rapporté, sans document. La maison de Cologne liée à la famille de Rubens est une tradition. L'« escalier des Dupes » qu'on montre à Versailles ne date pas de Louis XIII.

Le dispositif

La nuit du 11 au 12 novembre 1630 dans la chambre du comte de Soissons, entre le conseil et l'aube qui défera le garde des sceaux : l'homme qui se croyait perdu à midi regarde partir les ordres contre ses ennemis, et la journée revient en scènes. Imaginé : la pluie (aucune source ne donne le temps), les gestes de la nuit, la présence du secrétaire Charpentier à Versailles, la liste des noms ; le renvoi de la nièce est placé sur le passage du cardinal (la relation le met à la toilette de la reine, un instant plus tôt) ; les lettres du 12 sont ici commencées dans la nuit ; les paroles jouées suivent les sources, la phrase de la reine mère est passée au style direct.

À écouter ensuite

Jeanne d'Arc

l'habit repris, Rouen, 27 mai 1431

Rouen, une tour du château de Bouvreuil, au matin du dimanche 27 mai 1431, jour de la Trinité.

13 min

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