Robert Falcon Scott

La tente, Barrière de Ross, mars 1912

12 min

Barrière de Ross, Antarctique, 29 mars 1912. Une tente sous le blizzard, à onze milles (vingt kilomètres) du dépôt de vivres One Ton. Autour de moins quarante dehors. Dedans, trois hommes sans vivres ni combustible : Edward Wilson et Henry Bowers, immobiles dans leurs sacs de couchage, et Robert Falcon Scott, quarante-trois ans, capitaine de la Royal Navy, arrivé deuxième au pôle Sud dix semaines plus tôt, deux hommes déjà perdus sur le chemin du retour. Il écrit.

Le crayon tient dans la moufle. C'est la dernière pièce du matériel qui fonctionne : pas les pieds, pas le réchaud, pas le temps. Je taille la mine avec l'ongle, le canif demande trop de doigts. J'écris la date, 29 mars, à un jour près ; nous avons perdu deux dates en route ; pour un officier de marine, c'est une honte raisonnable.

Neuf jours que le vent tient. Depuis le 21, un souffle continu du sud-ouest, et la porte de la tente ouvre sur un mur blanc qui tourne. Le dépôt est à onze milles au nord. Onze milles : quatre heures d'un homme vivant. Là-bas, de la nourriture, du pétrole. Chaque matin nous avons été prêts à partir ; chaque matin le mur. Le 20, il nous restait du thé pour deux tasses chacun et deux jours de vivres maigres ; nous sommes le 29. J'ai fait le calcul en homme du métier, et le métier ne laisse rien : on ne sort pas d'ici. Nous avions décidé de marcher au dépôt avec ou sans nos affaires et de mourir en route ; la tempête n'a même pas permis cela. Nous finirons en ordre.

Puisqu'il n'y a plus rien à commander, je fais le rapport. Un rapport commence au commencement.

Le 17 janvier, nous avons atteint le pôle Sud. La veille, Bowers avait vu le premier point noir. Nous nous sommes raconté que c'était une ombre, un pli de neige. C'était un fanion. Puis des traces de patins, des empreintes de chiens, nombreuses, nettes, presque gaies. Les Norvégiens nous avaient devancés de trente-quatre jours. Grand Dieu, ai-je écrit ce soir-là, quel endroit affreux : affreux d'avoir tant tiré pour l'atteindre sans le prix. Le lendemain, nous avons croisé leur tente. Dedans, une lettre pour leur roi, et un mot me priant de la faire suivre, au cas où Amundsen ne rentrerait pas. Homme prévoyant. J'ai pris la lettre ; me voilà le facteur de mon vainqueur. Elle est dans le sac, avec mes carnets ; le courrier sera remis.

Ensuite le retour, qui a mangé les hommes un par un, en commençant par le plus fort. Edgar Evans, notre matelot, le taureau du bord. Une main ouverte en raccourcissant les traîneaux, des gelures, une chute en crevasse dont il s'est relevé autre. Il s'est défait par le bout que nous croyions incassable, la tête. Le 17 février, au pied du glacier, il s'est agenouillé dans la neige, le regard parti, la parole lente ; mort dans la nuit. J'écris ici ce que j'ai pensé, puisqu'un dernier rapport ne maquille pas : sa mort nous a soulagés. Je l'ai même noté ce soir-là, en langage d'état-major : la réflexion froide montre qu'il ne pouvait guère y avoir de meilleure issue à nos angoisses. Il nous ralentissait ; il nous aurait tués. La marine apprend à ne pas dire ces phrases. Ce carnet n'est plus la marine.

Un mois plus tard, Oates. Le soldat. Ses pieds étaient morts avant lui, noirs jusqu'aux chevilles ; il marchait dessus comme sur des socles, sans un mot. Il nous a demandé de le laisser dans son sac ; nous avons refusé ; il a marché encore. Puis il s'est endormi en espérant ne pas se réveiller. Il s'est réveillé. Le blizzard soufflait. Alors il s'est levé, il a dit : je sors, j'en ai peut-être pour un moment. Nous avons dit les mots qu'on doit dire, il ne les a pas écoutés ; nous savions où il allait, et le retenir pour de bon, c'était le condamner à nous tuer plus lentement. Je l'ai écrit et je le maintiendrai devant n'importe quel tribunal : c'était l'acte d'un homme brave et d'un gentleman anglais. C'était le 16 ou le 17 ; si c'était le 17, il sortait le matin de ses trente-deux ans. Il ne m'aimait pas, Oates. Un chef sent ces choses ; j'ai l'humeur noire certains jours, la langue prompte, la hâte mauvaise. Il est sorti quand même, pour nous. Les hommes n'ont pas à aimer leur chef ; il suffit qu'ils ne se déshonorent pas, et aucun des miens ne s'est déshonoré jamais.

La semaine d'avant, j'avais ordonné à Wilson d'ouvrir la pharmacie et de partager : trente comprimés d'opium chacun, la morphine pour lui. Que chacun pût finir à son heure, si la douleur dépassait l'homme. Personne ne s'en est servi. Les comprimés sont là, dans les poches, au complet, et nous mourons selon le règlement, par le froid, un ouvrier lent qui ne bâcle rien. Nous avons décidé que la fin serait naturelle. Je tiens à ce détail. Qu'on fouille nos poches. Qu'on compte les comprimés.

Reste mon dossier, et je veux l'instruire moi-même : je connais les pièces mieux que mes juges. On dira : les poneys, quand le Norvégien courait derrière cinquante chiens. On dira que One Ton, le dépôt qui est là, à onze milles, aurait dû être trente milles plus au sud ; et il l'aurait été si, l'automne d'avant, j'avais poussé à mort les poneys au lieu de faire demi-tour. Oates me le conseillait : abattez-les, avancez. J'ai répondu que j'avais eu mon content de cruauté envers les bêtes. Il m'a dit : monsieur, je crains que vous ne regrettiez ce choix. Nous y sommes. Le regret, par moins quarante, à onze milles, s'appelle ce blizzard. On dira : le cinquième homme. La pointe finale était prévue à quatre ; au dernier moment j'ai pris Bowers en surplus, cinq bouches sur des rations comptées pour quatre, et ses skis dormaient dans un dépôt, il a fait le Pôle à pied. Parce qu'il était le meilleur d'entre nous, et que je voulais du monde à ce Pôle. Vanité de chef ; payée comptant. On dira : le pétrole. Les bidons pleins de l'aller se sont trouvés entamés au retour, le froid avait mangé les joints. Cela, je le conteste : nos dispositions pour le retour étaient bonnes, et personne au monde n'aurait attendu de cette saison les températures que nous avons eues. Moins trente le jour, moins quarante-sept la nuit, des semaines. Je le dis aux hommes de science : vérifiez mes chiffres, ils sont exacts. Sur le traîneau, dehors, seize kilos de pierres tirées depuis le glacier, des fougères prises dans la roche, la preuve que ce continent gelé fut une forêt. Nous mourions de traction et nous n'avons pas lâché les pierres. Qu'on les porte au musée. C'est la part du butin que le Norvégien n'a pas prise.

Ces derniers jours, j'ai rempli ma dernière fonction : écrire. J'ai rédigé un message pour le public, en pesant chaque mot comme une ration. Les causes du désastre ne tiennent pas à une organisation défectueuse, mais à la malchance dans des risques qu'il fallait courir. Nous avons pris des risques, nous le savions ; les choses ont tourné contre nous : nul motif de plainte. Je sais ce que je fais en écrivant ces lignes. Je plaide. Mon corps sera la pièce à conviction et ce carnet l'avocat. Si nous avions vécu, j'aurais eu à raconter du cran de mes compagnons une histoire à remuer chaque Anglais. Ces notes griffonnées et nos cadavres devront la raconter à ma place. Amundsen a le Pôle, proprement gagné. Il me reste le récit, et je connais mon pays : chez nous, le récit pèse plus lourd.

Puis les lettres. Douze, davantage ; un paragraphe par dégel des doigts. À la mère de Bowers : je finis ce voyage en compagnie de deux gentlemen braves et nobles, l'un des deux est votre fils. À la femme de Bill : ses yeux ont un bleu tranquille, celui de l'espérance ; sa foi le tient tout entier ; il n'a pas peur, et ce n'est pas une façon de parler. À Barrie, pour que l'Angleterre l'entende : nous montrons que les Anglais savent encore mourir d'un cœur hardi. À mon vieil amiral : je tiens à ce qu'on sache que je n'étais pas trop vieux pour cette tâche ; ce sont les plus jeunes qui ont cédé les premiers. Je relis cette phrase. Elle est vaniteuse. Elle est exacte. Je la laisse : on n'efface pas une ligne juste.

Et la lettre que je n'arrive pas à clore. Sur l'enveloppe, j'ai écrit : à ma veuve. C'est la phrase la plus froide que j'aie tracée de ma vie, et la plus exacte ; Kathleen n'a jamais eu peur d'un mot exact. Je lui dis de refaire sa vie sans bâtir de chapelle autour de moi. Je lui dis, et je le pense ici même, par moins quarante : combien ce voyage a mieux valu que la mollesse du confort à la maison. Je lui parle du petit. Peter, deux ans et demi. Intéresse le garçon à l'histoire naturelle si tu peux ; cela vaut mieux que les jeux. Un père règle ce qu'il peut atteindre ; le reste, je le remets.

Bill ne parle presque plus, et c'est pour prier. Birdie garde sa gaieté à voix basse ; c'est sa forme d'endurance. Tout est écrit, plié, adressé ; jamais tente ne fut mieux administrée. Le vent ne faiblit pas. Nous tiendrons jusqu'au bout, cela va de soi ; mais nous faiblissons, et la fin ne peut pas être loin. C'est dommage, il me semble. Je ne crois pas pouvoir écrire davantage.

Si. Une ligne. La force d'une ligne, et pas pour moi : mes affaires sont en ordre. Pour les veuves, pour les mères, pour le petit qui regardera les oiseaux. On écrit gros, au crayon, sur la dernière page, là où tout le monde regarde. Pour l'amour de Dieu, occupez-vous des nôtres.


Le blizzard s'est tu on ne sait quel jour. Huit mois plus tard, le 12 novembre 1912, une équipe partie de la base trouva une bosse de neige : la tente, debout. Wilson et Bowers étaient clos dans leurs sacs ; Scott, mort le dernier, à demi sorti du sien, un bras jeté vers Wilson, les carnets sous ses épaules. On lut le journal sur place, on laissa les corps, on rabattit la toile, on éleva un cairn surmonté d'une croix de skis ; la glace de la Barrière, qui coule vers la mer, les emporte depuis vers ce nord qu'ils n'ont jamais atteint. Le reste rentra : les carnets, les lettres, les seize kilos de pierres, et la lettre d'Amundsen, remise au roi de Norvège ; le courrier fut livré. Kathleen apprit la nouvelle en mer, le 19 février 1913 ; elle répondit au capitaine : eh bien, tant pis, je m'y attendais, merci beaucoup, je vais aller y penser. L'Angleterre pleura dans Saint-Paul, puis obéit à la dernière ligne : la souscription paya les familles et fonda l'institut polaire de Cambridge. Le procès vint plus tard, un réquisitoire fameux le fit vaniteux incapable ; puis les climatologues confirmèrent ses thermomètres : un mars pareil ne s'est jamais remesuré. Peter, le petit de la lettre, regarda les oiseaux toute sa vie : peintre, ornithologue, cofondateur du Fonds mondial pour la nature, dont il dessina le panda. Le Pôle est à Amundsen. Les onze derniers milles sont à Scott.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

Le journal de l'expédition, publié dès 1913 (Scott's Last Expedition) : l'arrivée au Pôle le 17 janvier 1912 (« Great God! this is an awful place ») ; la mort d'Edgar Evans le 17 février au pied du glacier Beardmore, et la phrase dure du lendemain (la réflexion froide montre qu'il ne pouvait guère y avoir de meilleure issue aux angoisses de la semaine) ; l'opium distribué le 11 mars (« j'ai pratiquement ordonné à Wilson de nous remettre de quoi finir nos tourments » ; trente comprimés chacun, la morphine pour lui) ; la sortie d'Oates le 16 ou le 17 mars, le journal ayant lui-même perdu le compte des dates (« je sors, j'en ai peut-être pour un moment » ; « c'était l'acte d'un homme brave et d'un gentleman anglais ») ; la décision notée que la fin serait naturelle et qu'on marcherait vers le dépôt pour mourir en route ; le dernier camp à onze milles de One Ton ; le blizzard depuis le 21 ; la dernière entrée du 29 mars (« It seems a pity, but I do not think I can write more »), suivie, après la signature, de « For God's sake look after our people ». Le Message au public : l'organisation défendue, la malchance et le froid accusés (« nous avons pris des risques, nous le savions ; les choses ont tourné contre nous : nul motif de plainte »), et « si nous avions vécu, j'aurais eu à raconter du courage de mes compagnons une histoire qui aurait remué chaque Anglais ; ces notes griffonnées et nos cadavres devront la raconter, mais sûrement, sûrement, un grand pays riche comme le nôtre pourvoira à ceux qui dépendent de nous ». Les lettres de la tente : à Kathleen (« À ma veuve » sur l'enveloppe, l'histoire naturelle pour le petit, l'invitation à refaire sa vie sans « sentimentalité de pacotille », « combien cela a mieux valu que la mollesse du confort à la maison »), à J. M. Barrie (« nous montrons que les Anglais savent encore mourir d'un cœur hardi »), au vice-amiral Bridgeman (« pas trop vieux pour cette tâche... ce sont les plus jeunes qui ont lâché les premiers »), à la mère de Bowers (« je finis ce voyage en compagnie de deux gentlemen braves et nobles ; l'un des deux est votre fils »), à la femme de Wilson (« ses yeux ont un bleu tranquille d'espérance »).

Documenté (par des tiers)

La tente retrouvée le 12 novembre 1912 par l'équipe d'Atkinson : Wilson et Bowers clos dans leurs sacs, Scott entre les deux, à demi sorti du sien, un bras étendu vers Wilson, les carnets près de lui ; les corps laissés sur place sous un cairn surmonté d'une croix de skis, et la glace de la Barrière, qui coule vers la mer, les emporte depuis ; sur le traîneau, les échantillons géologiques ramassés au glacier, dont les fougères fossiles qui aideront à prouver que l'Antarctique fut un continent vert ; la lettre d'Amundsen au roi de Norvège, emportée du Pôle par Scott et remise après coup ; le dépôt One Ton posé en février 1911 à une trentaine de milles au nord du point visé, parce que Scott refusa d'épuiser ou d'abattre les poneys ; l'antipathie d'Oates (« je déteste cordialement Scott... lui d'abord, les autres nulle part », dans son journal) ; le cinquième homme ajouté au dernier moment sur des rations comptées pour quatre, Bowers sans skis ; les bidons de pétrole trouvés entamés, joints mangés par le froid ; le froid record de ce mars 1912 confirmé par la climatologue Susan Solomon (The Coldest March, 2001) ; Kathleen prévenue en mer le 19 février 1913 ; la souscription nationale qui paya les familles et fonda l'institut polaire de Cambridge ; Peter Scott devenu peintre naturaliste et cofondateur du WWF.

Contesté, légende

Les mots exacts d'Oates en sortant : un seul témoin écrivant, Scott ; la phrase est crue parce qu'il n'avait aucune raison d'inventer aussi sobre. Le jour de cette sortie : le journal hésite lui-même entre le 16 et le 17 mars, et la coïncidence avec le trente-deuxième anniversaire d'Oates est une tradition, pas une certitude. L'échange de l'automne 1911 sur One Ton (le mot de Scott sur la cruauté envers les bêtes, le « vous le regretterez » d'Oates) vient des carnets par la tradition Huntford, pas du Cherry-Garrard publié : la substance est solide (le dépôt fut bien posé trop au nord pour épargner les poneys), le mot à mot ne l'est pas. Le jour des trois morts : le 29 mars est la dernière date écrite ; Scott est mort ce jour-là ou après, on ne saura pas. L'image d'un Scott refusant les chiens par pureté sportive : il avait des chiens, des poneys et des traîneaux à moteur ; il a mal dosé, il n'a pas refusé. Le procès du chef : Huntford (1979) en a fait un incompétent vaniteux ; les relevés météo modernes et plusieurs contre-biographies ont rendu le dossier moins simple ; ni saint ni sot, le texte le prend comme il s'écrit lui-même, responsable et malchanceux.

Le dispositif

Le texte reconstruit les pensées du 29 mars depuis le journal, le Message au public et les lettres, tous réels et cités fidèlement en traduction. Sont de moi : le fil des pensées, l'aveu que le Message est une plaidoirie, et la conscience que Scott aurait eue de l'antipathie d'Oates. Texte imaginé, assumé comme tel dans ces limites.

À écouter ensuite

Napoléon

la nuit du poison, Fontainebleau, 12-13 avril 1814

Palais de Fontainebleau, nuit du 12 au 13 avril 1814, entre trois heures et l'aube.

12 min

Narration · Robert Falcon Scott
0:00