Sima Qian

La nuit de la lettre, Chang'an, hiver 91 av. J.-C.

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Chang'an, une nuit de la fin de l'automne de 91 av. J.-C. Dans quelques semaines commence le dernier mois de l'hiver, celui où l'empire exécute ses condamnés ; ensuite l'empereur part pour les sacrifices de Yong, et Sima Qian, directeur des écrits du palais, doit le suivre. Ren An est dans la prison, condamné à être tranché en deux. Sur la table, sa vieille lettre, jamais répondue. Sima Qian a cinquante-quatre ans. Le livre est fini.

La lampe est pleine, l'encre est faite, et j'ai devant moi la lettre d'un homme qui va mourir. Elle n'est pas récente. Ren An me l'a écrite du temps où il portait encore un titre, et elle ne contient qu'un reproche, poli, plié dans les compliments comme une lame dans la soie : toi qui approches l'empereur, tu ne pousses personne en avant, tu ne recommandes pas les hommes de valeur. À quoi sers-tu, Sima Qian ?

Je n'ai jamais répondu. Je réponds cette nuit, parce que le calendrier me presse, et le calendrier est mon métier. Dans quelques semaines commence le dernier mois de l'hiver : le mois où l'empire exécute, la loi voulant que le sang s'accorde à la saison morte. Ensuite je dois suivre l'empereur à Yong, aux sacrifices. Et Shaoqing est dans la prison, condamné à être tranché en deux à la taille. Si je pars sans avoir écrit, il partira sans savoir, là d'où l'on ne revient pas, en croyant que je l'ai méprisé jusqu'au bout.

Je m'appelle Sima Qian. Je tiens les écrits et les astres de l'empereur, comme mon père les a tenus, comme notre maison les tient depuis les anciens rois. Grand Historien : le titre sonne mieux que l'office. À la cour, on nous range près des devins et des invocateurs ; le Fils du Ciel nous entretient comme il entretient ses musiciens et ses bouffons. J'ai mis trente ans à comprendre l'avantage : personne ne surveille ce qu'écrit un bouffon.

Et je suis une chose encore, que tout Chang'an sait et que nul ne prononce devant moi : un homme retranché. Il y a sept ans, sur l'ordre de l'homme que je sers, on m'a ôté ce qui fait qu'un mâle ose lever les yeux. Je vis, je porte la soie, je marche dans le palais, on me dit en faveur. Voilà celui à qui Shaoqing demandait de recommander les hommes de valeur. Une recommandation de ma main, c'est de la boue sur une robe neuve ; je me suis tu par politesse. Et pour une autre raison, que je ne pouvais pas écrire tant qu'elle n'était pas vraie : ma réponse n'était pas prête. Ma réponse a cent trente chapitres. Elle est finie. Alors j'écris.

Il faut prendre l'affaire où elle commence ; c'est le métier. Elle commence à Luoyang, il y a dix-neuf ans. L'empereur montait au mont Tai rendre au Ciel le sacrifice qu'aucun souverain n'avait plus osé depuis cent ans ; mon père, qui avait passé sa vie dans les rites et les archives, fut laissé en arrière, malade. Je revenais d'une mission dans le sud-ouest ; je l'ai trouvé sur sa natte, en train de mourir de n'avoir pas été emmené. Il m'a pris la main. Il pleurait. Il a dit : notre lignée a tenu les archives sous les anciens rois ; je voulais ressaisir tout ce qui s'est fait depuis les commencements ; tu seras Grand Historien après moi ; n'oublie pas ce que je voulais écrire. La plus haute piété, disait-il encore, n'est pas de servir ses parents vivants : c'est de dresser son nom devant les générations pour éclairer le leur. J'ai baissé la tête, j'ai pleuré, j'ai juré. Aucun témoin, aucun texte. C'est le seul acte de ma vie que je n'ai jamais eu à peser.

Trois ans plus tard, j'ai reçu sa charge. Avec les hommes du calcul, j'ai refait le calendrier qui boitait depuis Qin, pour que l'année commence où elle doit ; puis j'ai ouvert le livre. J'avais les salles d'archives de l'empire, la nuit pour moi, et le serment dans la main.

Puis il y a eu Li Ling. Je vais l'écrire une fois, proprement, comme on grave, parce que c'est l'affaire de ma vie et qu'elle a tenu en un quart d'heure. Li Ling était parti au nord avec cinq mille fantassins, en pays xiongnu, chercher le chanyu chez lui. Il l'a trouvé. Trente mille cavaliers, puis le double. Il a fait retraite en combattant sur mille li, dix jours et plus ; il a couché plus d'ennemis qu'il n'avait d'hommes. Les flèches ont fini avant le courage, le secours n'est pas parti, et à cent li de nos murs il s'est rendu. La cour, qui levait sa coupe à chacun de ses courriers, n'a plus eu qu'une seule bouche pour le maudire. L'empereur m'a interrogé, moi, parce que j'étais là. Li Ling n'était pas mon ami ; nous n'avons jamais levé une coupe ensemble. J'ai dit ce que je pensais : que cinq mille hommes à pied qui saignent dix mille cavaliers, les grands généraux d'autrefois n'ont pas fait mieux ; qu'un tel homme ne s'était pas rendu pour vivre, mais pour payer un jour sa dette aux Han. Je croyais parler d'un soldat. L'empereur a entendu que je rabaissais le général Ershi, beau-frère du souverain, rentré de la même guerre avec la grande armée et sans victoire. Cela s'appelle tromper le souverain. La sentence fut la mort.

La mort se rachetait : un demi-million de pièces. La maison Sima compte les siècles mieux que les pièces ; il manquait presque tout. Mes amis ne se sont pas cotisés, mes collègues n'ont pas dit un mot. Je le note sans noms : noter est mon métier. La prison a fait le reste, et vite. Un tigre au fond des montagnes fait trembler cent bêtes ; mets-le en cage, il remue la queue pour la pâtée. J'ai remué la queue. J'ai vu le greffier et touché le sol du front ; j'ai vu les valets de geôle et mon souffle s'est arrêté. La règle des lettrés dit que le châtiment ne monte pas jusqu'aux grands officiers : un homme de notre sorte, quand la sentence tombe, s'ouvre la gorge et sauve le nom. Mourir était simple, propre, approuvé d'avance. Mais on meurt toujours ; toute l'affaire est de peser. Il est des morts plus lourdes que le mont Tai, il en est de plus légères qu'une plume d'oie sauvage. La mienne, ce jour-là : une fourmi sous la meule, un condamné de plus dans la fournée d'hiver, et le livre mourait avec, et le serment. Alors j'ai fait ce que je sais faire : j'ai cherché les précédents. Le roi Wen, en prison, a déployé les Mutations. Confucius, affamé sur la route, a composé les Printemps et Automnes. Qu Yuan, banni, a écrit le Lisao. Zuoqiu, aveugle, a dicté ses Discours. Sun Bin, les rotules arrachées, ses traités de guerre. Han Fei, dans une geôle de Qin, ses plus fortes pages. Des hommes empêchés, tous, à qui il restait une chose à dire et une seule voie pour la dire : l'encre. Je me suis inscrit au bas de la liste et j'ai choisi le couteau.

On guérit de cela dans une pièce close et chauffée qu'on nomme la chambre des vers à soie, parce que le vent tue les hommes coupés et qu'on les garde au chaud, comme des chenilles sur leurs claies. Je n'en écrirai pas plus. Sache seulement que la plaie s'est fermée et que la honte non. Aujourd'hui encore, quand j'y pense, la sueur me part du dos et trempe ma robe. Mes entrailles se tordent neuf fois par jour. Chez moi, je reste assis, hébété, comme un homme qui a perdu quelque chose ; dehors, je ne sais plus où je vais.

Et voici le pire, Shaoqing, que je te dois puisque tu vas mourir. Je sers l'homme qui m'a fait couper, et je le sers bien. Directeur des écrits du palais : les édits me passent par les mains, je suis exact, souple, utile ; la faveur dont on m'honore est celle qu'on accorde aux choses domestiques. Je souris chaque matin à des hommes qui n'ont pas donné une pièce pour ma tête. Je n'ai pas fui dans une grotte de montagne, je n'ai pas craché mon rang : je monte au palais à l'aube, je descends au livre à la nuit. Et je ne tenterai rien pour toi. Un mot de moi ne te sauverait pas, et il me reprendrait le livre ; je le sais, je l'ai calculé, tu me connais : je calcule. Je t'écris au lieu de te sauver. C'est le métier entré dans l'homme : arriver après, et noter.

Et il y a plus laid, et tu l'as déjà vu, puisque tu sais lire les hommes. Cette lettre ne s'adresse pas qu'à toi. Toute ma vie j'ai fait parler des morts ; je leur ai prêté des mots sous la tente, des pensées au bord des fleuves ; c'est ainsi qu'on les tient debout. Cette nuit, je me sers de toi. Ces choses ne s'écrivent pas à un vivant en place : elles s'écrivent à un homme qui part, parce qu'un homme qui part est déjà de l'histoire. Tu es ma permission, Shaoqing. Voilà pourquoi j'ai tant tardé : je ne pouvais te répondre qu'une fois, et il fallait que ce fût tout.

Le livre est fini. Cent trente chapitres : douze annales, dix tables des années, huit traités, trente maisons, soixante-dix vies. Cinq cent vingt-six mille cinq cents caractères ; je les ai comptés ; compter est le métier aussi. Ce que j'y ai voulu tient en trois membres, que je recopierai tels quels : scruter la frontière entre le ciel et l'homme ; embrasser ce qui change d'hier à aujourd'hui ; en faire les paroles d'une seule famille. Une copie sera déposée dans une montagne célèbre, pour l'homme qui viendra et qui comprendra ; une autre circulera dans la capitale. Si ce livre passe, ma dette est payée et ma honte lavée : qu'on me découpe alors dix mille fois, je n'aurai pas un battement de regret.

Le ciel pâlit, le brasero est mort, je souffle sur l'encre. Je roule les lattes, je noue la cordelette, je presse le sceau dans l'argile. Un archiviste scelle proprement, même ses plaies. L'empire est bien rangé : les exécutions ont leur mois, les sacrifices ont le suivant, et chacun de nous va où le calendrier l'envoie. Toi, là d'où l'on ne revient pas. Moi, où l'on ne guérit pas. Le livre, lui, ira où il veut. Un jour, quelqu'un le déroulera, dans cent ans, dans mille ; et peut-être qu'on déroulera aussi cette lettre, et qu'on lira ton nom avant le mien. Ne me remercie pas. Le seul endroit où l'on ne meurt pas, Shaoqing : je t'y ai mis.


Ren An fut exécuté à la fin de l'hiver. De Sima Qian, après cette lettre, il ne reste plus une ligne datable : ni l'année de sa mort, ni le lieu, ni la cause ; l'homme qui avait mis deux mille ans d'histoire en ordre n'a laissé personne pour noter la sienne. Une tradition tardive le fait mourir en prison à cause de la lettre même ; rien ne l'appuie. La lettre survécut parce que Ban Gu, un siècle et demi plus tard, la recopia dans sa biographie ; sans ce geste d'archiviste, la plus célèbre page personnelle de la littérature chinoise disparaissait. Le livre suivit le chemin tracé : gardé par sa fille, il fut rendu public par son petit-fils Yang Yun sous l'empereur Xuan. Yang Yun, fait marquis puis disgracié, fut tranché en deux à la taille pour une lettre jugée insolente, le supplice de Ren An. Dix chapitres s'étaient déjà perdus. Les autres devinrent le moule de toute l'histoire de la Chine : pendant deux mille ans, chaque dynastie tombée fut racontée par la suivante dans la forme qu'il avait fixée, annales, tables, traités, vies. Il avait pesé sa mort et l'avait trouvée trop légère pour être donnée. Personne n'a même noté le jour où elle est tombée. Le mont Tai, c'est le livre.

Le vrai et la légende

Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.

De sa main

La Lettre à Ren An (Bao Ren An shu), conservée dans le chapitre 62 du Hanshu de Ban Gu et dans le Wenxuan : le reproche de Ren An (« recommander les hommes de valeur »), l'excuse du long silence, l'office « proche des devins et des invocateurs » que l'empereur entretient « comme les musiciens et les bouffons », l'affaire Li Ling racontée de l'intérieur (moins de cinq mille fantassins, les combats en retraite, « il a tué plus d'ennemis qu'il n'avait d'hommes », « nous n'avons jamais levé une coupe ensemble »), la pauvreté (« mes ressources ne suffisaient pas à me racheter, mes amis ne m'ont pas secouru »), le tigre encagé qui remue la queue, la liste des accablés créateurs (le roi Wen et les Mutations, Confucius et les Printemps et Automnes, Qu Yuan et le Lisao, Zuoqiu l'aveugle et le Guoyu, Sun Bin et ses traités, Han Fei en prison), la pesée (« plus lourde que le mont Tai, plus légère qu'une plume d'oie sauvage »), la sueur qui trempe la robe, les entrailles tordues « neuf fois par jour », le livre en cent trente chapitres « caché dans une montagne célèbre, transmis à ceux qui comprendront », « dussé-je être découpé dix mille fois, quel regret aurais-je ? », et l'urgence finale : le dernier mois de l'hiver approche, il doit suivre l'empereur à Yong, il craint que Ren An ne parte « là où l'on ne revient pas ». La postface du Shiji (chapitre 130) : la lignée d'archivistes, la mort de Sima Tan près de Luoyang en 110, la main prise, le serment (« tu seras Grand Historien ; n'oublie pas ce que je voulais écrire »), la plus haute piété filiale (« dresser son nom devant les générations pour éclairer celui de ses parents »), la nomination en 108, la réforme du calendrier achevée en 104, la structure du livre (douze annales, dix tables, huit traités, trente maisons, soixante-dix vies) et le compte de 526 500 caractères.

Documenté (par des tiers)

Le Hanshu : l'affaire Li Ling (automne 99, cinq mille fantassins contre la cavalerie du chanyu, la reddition), la condamnation pour « tromperie envers le souverain », la castration en 98, la nomination comme zhongshuling, directeur des écrits du palais, charge d'eunuque de confiance ; la révolte du prince héritier Liu Ju à l'été 91 (l'affaire de sorcellerie, cinq jours de combats dans Chang'an, des dizaines de milliers de morts, le prince pendu dans sa fuite) ; Ren An, superviseur de la garnison du Nord, qui reçut l'ordre de mobilisation du prince, n'ouvrit pas ses portes, fut d'abord épargné puis condamné pour son attentisme (« il attendait de voir qui l'emporterait ») à être tranché en deux à la taille ; la transmission du livre par sa fille et sa publication par son petit-fils Yang Yun sous l'empereur Xuan ; Yang Yun exécuté plus tard du même supplice que Ren An, pour une lettre jugée insolente ; dix chapitres du Shiji déjà signalés perdus ou incomplets sous les Han.

Contesté, légende

L'année de naissance : 145 av. J.-C. (position dominante, suivie ici : il a cinquante-quatre ans) contre 135, débat jamais tranché. La datation de la lettre : hiver 91 (lecture majoritaire, suivie ici, cohérente avec l'urgence interne du texte) contre 93 pour une minorité de savants ; dans la version 93, Ren An n'est pas encore condamné et la lettre perd son échéance. La date exacte de l'exécution de Ren An : l'hiver 91-90, sans jour connu. La mort de Sima Qian : aucune date, aucun lieu, aucun récit fiable ; la notice tardive qui le fait remourir en prison à cause de la lettre est tenue pour douteuse. Le montant du rachat (un demi-million de pièces) est celui des édits de l'époque, non celui de son dossier. Enfin l'empereur Wu détruisant de colère les chapitres qui le concernaient : tradition tardive, invérifiable.

Le dispositif

Le texte n'est pas une traduction de la lettre, qui existe et se lit ; c'est la nuit où il l'écrit, reconstruite depuis la lettre et la postface : texte imaginé, assumé comme tel pour les pensées, et pour l'aveu final, qui est de moi. Première personne, présent, l'adresse à Shaoqing (le nom de courtoisie de Ren An) comme la lettre réelle la porte. Les images du tigre, de la pesée, de la chambre des vers à soie sont de lui.

À écouter ensuite

Napoléon

la nuit du poison, Fontainebleau, 12-13 avril 1814

Palais de Fontainebleau, nuit du 12 au 13 avril 1814, entre trois heures et l'aube.

12 min