Talleyrand
Le tsar à l'étage, Paris, nuit du 31 mars 1814
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Paris, hôtel de la rue Saint-Florentin, nuit du 31 mars 1814. Les armées russe, prussienne et autrichienne sont entrées dans Paris le matin même ; Napoléon, battu, se replie sur Fontainebleau avec sa garde, à quinze lieues. Charles-Maurice de Talleyrand, soixante ans, prince de l'Empire, ministre disgracié et le plus célèbre traître d'Europe, a offert sa maison au tsar Alexandre, qui dort à l'étage. Cette nuit, dans son salon, il rend le trône de France aux Bourbons.
Le plafond craque.
L'empereur de toutes les Russies marche au-dessus de ma tête, dans mes appartements du premier. Douze pas, demi-tour. Il ne dort pas.
Moi non plus.
Je suis descendu chez moi, à l'entresol. Deux flambeaux, l'écritoire, un feu qui prend mal. Par la fenêtre, la place de la Concorde est rouge. Les bivouacs brûlent jusqu'aux Champs-Élysées ; la cavalerie du tsar a parqué ses chevaux sous les arbres. On chante, là-bas, dans une langue que cette place n'avait jamais entendue.
Dans ma cour, des voix russes. Les aides de camp ne dorment pas non plus.
L'empereur de Russie couche chez moi. Personne ne peut plus m'arrêter dans Paris.
Hier, la fin du jour. Le canon de Montmartre venait de se taire. Ordre du gouvernement : les grands dignitaires suivent l'impératrice à Chartres. Je suis vice-grand électeur. Je partais donc.
À cinq heures, j'étais en voiture. D'abord chez le préfet de police ; Mme de Rémusat portait la parole, je regardais les gravures. Pasquier a tout compris à demi-mot : le mari de madame commande un poste de la garde nationale ; que monseigneur sorte par cette barrière-là.
Ensuite, le voyage. Perrey à cheval pour tout garde du corps, la voiture au pas : il fallait laisser à M. de Rémusat le temps de gagner son poste.
À la barrière, on a refusé le passage. Très poliment. Le commandant était de mes amis ; ses hommes ne le savaient pas et faisaient leur devoir avec une fermeté superbe.
J'ai protesté. Juste assez. Puis, à mon cocher :
« Rue Saint-Florentin. »
Perrey, à ma portière, n'osait pas me regarder. Je crois que j'ai dormi avant les Tuileries.
De retour, j'ai écrit à l'archichancelier : tous les obstacles que j'avais rencontrés pour mon voyage. Et un billet à la duchesse de Courlande : j'ai trouvé les barrières fermées, il m'a été impossible de continuer ma route.
Chaque mot est vrai.
Si l'Empereur remonte : j'ai voulu obéir, on m'a refoulé, mes lettres en font foi. S'il tombe : je suis resté.
À deux heures, cette nuit, Paris a capitulé. Et hier, vers onze heures du soir, l'Empereur touchait le relais de la Cour de France, à quatre bonnes lieues d'ici. Accouru de l'est pour jeter sa Garde dans Paris. Il est tombé sur la cavalerie de Belliard : trop tard, signé, les faubourgs évacués.
On dit qu'il a entraîné le général à pied sur le pavé, longtemps, sous une pluie de questions, avant de reprendre la route de Fontainebleau.
À quelques heures près, il entrait.
J'y ai pensé ce matin pendant qu'on me rasait. Je me suis tenu très droit.
Nesselrode est entré dans Paris le premier de toute la coalition, un cosaque pour escorte, et il est monté droit chez moi. Courtiade me poudrait ; je me suis précipité à demi coiffé et je l'ai serré dans mes bras. Le nuage nous a couverts tous les deux ; il avait de la poudre dans les sourcils. Il riait.
« Vous voilà donc. »
On a fait appeler Dalberg, l'abbé de Pradt, le baron Louis. Mes hommes.
À onze heures, leurs colonnes sont entrées par la barrière de Pantin, puis les boulevards, quatre heures durant. Paris s'était mis aux fenêtres. Des jeunes gens à cocarde blanche criaient vive le roi ; le reste, immense, regardait sans un mot et comptait les chevaux.
Pendant la marche, un inconnu a glissé un billet au chef d'état-major : l'Élysée, où le tsar devait descendre, serait miné. Poudres dans les caves, mèches. On m'a montré le billet ; j'ai dit que je n'en croyais rien.
Puis j'ai offert ma maison, par excès de prudence. Le premier étage entier, l'office, la cave.
Le tsar a fait sonder l'Élysée. On n'y trouvera rien. Un anonyme aura voulu se rendre utile ; il y est parvenu.
Place Vendôme, ce soir, des gentilshommes ont payé des hommes de peine pour jeter bas la statue de l'Empereur, en haut de la colonne. Cordes au cou, coups de masse. La figure a penché ; la petite Victoire est tombée de sa main.
Lui est resté debout. C'est un bataillon russe qui a fait évacuer la place.
Le tsar a passé sa revue aux Champs-Élysées, à la hauteur de cet Élysée qu'on lui avait fait craindre. Puis il est venu à pied jusqu'à ma porte.
Je l'attendais au bas de l'escalier, sur ma jambe. Trente-six ans, sanglé, le sourire d'un homme qui s'ordonne de ne pas sourire. Il monte vite ; il s'est retourné à mi-étage pour m'attendre. Je monte comme je peux, marche par marche, la rampe sous le gant.
Le soir, le grand salon du premier.
Le tsar près de la cheminée. Le roi de Prusse, qui se tait et regarde. Schwarzenberg, pour l'empereur d'Autriche resté en arrière. Liechtenstein. Nesselrode, Pozzo di Borgo, Dalberg. Et moi, la hanche contre ma table, parce que la jambe ne portait plus.
Alexandre marchait. Il s'est arrêté :
« Il y a trois partis à prendre. Faire la paix avec l'empereur Napoléon, en prenant contre lui toutes les sûretés. Établir la régence de l'impératrice. Rappeler les Bourbons. Je vous écoute. »
J'avais ces mots-là dans la bouche depuis des semaines. Je les ai donnés lentement, comme s'ils me venaient.
« Sire, il n'y a que deux choses possibles : Napoléon, ou Louis XVIII. Une régence, un maréchal couronné, un roi imposé : des intrigues. Tout ce qui n'est pas Napoléon ou Louis XVIII est une intrigue. Un principe, il n'y en a qu'un : le roi légitime de la France. Louis XVIII est un principe. »
Le roi de Prusse a hoché la tête, une fois.
Alexandre est allé à la fenêtre. Les feux de ses propres bivouacs éclairaient la place.
« Comment puis-je savoir que la France désire la maison de Bourbon ? »
« Par une délibération, Sire, que je me charge de faire prendre au Sénat, et dont Votre Majesté verra immédiatement l'effet. »
« Vous en êtes sûr ? »
« J'en réponds, Sire. »
J'ai fait introduire du renfort, qui attendait à côté : l'abbé de Pradt, qui parle trop, le baron Louis. Deux voix de plus pour jurer que la France était lasse et royaliste.
On a rédigé sur ma table. Nesselrode tenait la plume, Dalberg penché sur lui. Le tsar dictait : il ne traiterait plus avec Napoléon.
J'ai fait observer que la famille restait. Qu'une régence pouvait renaître d'un frère, d'un fils.
Alexandre a repris, sans se retourner :
« Ni avec aucun membre de sa famille. »
La phrase est entrée dans la déclaration telle quelle. Elle ferme tout : la régence, l'enfant, les frères.
Puis il a signé. Alexandre. Aucun autre souverain n'a signé.
L'encre était de chez moi.
Les imprimeurs attendaient dans la pièce à côté. Deux heures après, la déclaration couvrait les murs de Paris.
Caulaincourt est venu à dix heures du soir. Il avait vu le tsar à Bondy dès le matin ; on l'avait écouté avec bonté, invité à revenir causer. Il est revenu. Il plaide la régence, avec ses yeux rouges. Il reviendra demain. Il faudra le faire attendre dans mon antichambre.
Resté seul, j'ai fait ma liste. Les sénateurs, un par un. Celui-ci, sûr. Celui-là, achetable. Ce troisième, peureux, donc sûr aussi. Il m'en faut soixante au Luxembourg demain. J'écris, je raye. Des hommes que je pratique depuis trente ans.
Le tsar, en signant, m'a regardé une demi-seconde de trop. Nous savons l'un et l'autre depuis quand cette nuit s'apprête.
Erfurt, octobre 1808. Le thé chez la princesse de la Tour et Taxis, après le spectacle : une manière de causer à son aise. J'ai dit au tsar des mots cousus d'avance :
« Sire, que venez-vous faire ici ? C'est à vous de sauver l'Europe, et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. »
Il avait trente ans. Il a su se taire.
L'Empereur m'avait amené pour rédiger son traité, et il l'avait durci : il voulait y serrer l'Autriche. Le soir, j'ai soufflé au tsar de quoi faire effacer l'article ; il prenait des notes au crayon. Le lendemain, il m'a montré ses observations :
« Vous vous y reconnaîtrez dans quelques endroits. »
J'ai pris de l'argent partout, toute ma vie. De Barras, des fournisseurs, des cours étrangères. On me prêtera jusqu'au billet de l'Élysée. Cette nuit-ci ne rapporte rien qui se compte : le prix marche là-haut, chez moi.
Et lui, à Fontainebleau ? Je le connais par cœur. Il dicte encore à cette heure. Il recompte ses régiments. Il trouvera soixante mille hommes, un plan superbe, et pas de Paris au bout.
Il y a cinq ans, dans son cabinet, devant témoins, il a marché sur moi une demi-heure. Voleur. Lâche. Homme sans foi. Vous vendriez votre père. Il criait qu'il pouvait me briser comme du verre. Son poing passait devant mon visage. Je regardais le feu. Je n'ai pas remué.
À la fin, plus bas, la voix éraillée, il m'a jeté le mot que tout Paris répète depuis : de la merde dans un bas de soie.
Dans l'antichambre, pour ceux qui suivaient, j'ai dit sans hâter le pas :
« Quel dommage, messieurs, qu'un aussi grand homme ait été si mal élevé. »
Le lendemain, j'étais à son lever. Il ne m'a pas regardé. J'y suis retourné chaque semaine.
Cinq ans.
Ma jambe me fait mal. Debout aujourd'hui plus qu'en trois mois ; l'acier de la chaussure m'a scié la cheville. Courtiade m'a déchaussé comme on déterre une racine. Je conterai un jour qu'une pension m'a laissé tomber d'une commode ; on me plaindra. Je suis né ainsi. Né boiteux chez les Périgord : on m'a donné à l'Église comme on réforme un cheval.
Une cloche sonne deux heures, du côté de Saint-Roch.
Là-haut, le pas s'est tu.
Le tsar dort chez moi, entre mes murs, sous mes plafonds peints. À Fontainebleau, l'autre est penché sur ses cartes ; je vois d'ici la bougie, le compas, les épingles. Il cherche le chemin de Paris.
Je relis ma liste. J'ajoute un nom. J'en raye deux.
Courtiade paraît, un flambeau à la main. Je lui donne mon heure : neuf heures, la toilette entière, devant qui voudra. Tout comme un autre matin.
On croira que j'ai dormi.
Le lendemain 1er avril, à trois heures et demie, soixante-quatre sénateurs siégèrent au Luxembourg : un gouvernement provisoire de cinq membres fut nommé, Talleyrand à sa tête. Le 2 avril, le Sénat prononça la déchéance de Napoléon ; le 6, il appela au trône Louis-Stanislas-Xavier, frère de Louis XVI. À Fontainebleau, Napoléon parlait de marcher sur Paris ; dans la nuit du 4 au 5 avril, le corps de Marmont passa aux avant-postes ennemis, et l'abdication sans conditions suivit le 6. Ministre de Louis XVIII au congrès de Vienne, Talleyrand signa en secret, le 3 janvier 1815, une alliance avec l'Autriche et l'Angleterre contre la Russie et la Prusse : les vainqueurs retournés les uns contre les autres, neuf mois après avoir été assemblés dans son salon. Écarté en septembre 1815, il attendit quinze ans ; en juillet 1830, il fit son dernier roi, Louis-Philippe, et repartit servir à Londres, ambassadeur à soixante-seize ans. Il mourut le 17 mai 1838, dans ce même hôtel de la rue Saint-Florentin, après avoir signé au petit matin, à l'heure qu'il avait fixée, sa réconciliation avec l'Église quittée sous la Révolution. La légende lui prête un dernier mot au prêtre qui l'oignait, n'oubliez pas que je suis évêque ; le témoin n'a rien entendu de tel. L'homme qui avait manqué à tous ses serments tint le dernier rendez-vous qu'il eût pris : il signa à six heures sonnantes, et mourut dans l'après-midi.
Le vrai et la légende
Ce qui est de sa main, ce qui est documenté, ce qui est contesté, et la part inventée.
De sa main
Les lettres quasi quotidiennes à la duchesse de Courlande (Revue d'histoire diplomatique, 1887) : le billet du 31 mars sur la sortie manquée, « J'ai trouvé les barrières fermées, et il m'a été impossible de continuer ma route. J'étais en voiture à cinq heures. Perrey à cheval était mon seul garde du corps. Je viens d'écrire à M. l'archichancelier tous les obstacles que j'avais rencontrés pour mon voyage » ; et, le 5 avril, sur la défection de Marmont : « C'est l'effet de nos proclamations et papiers. » Les Mémoires : sur le logement du tsar, « sur un avis qui lui avait été donné, je ne sais comment, qu'il n'y serait pas en sûreté, il préféra demeurer chez moi » (le « je ne sais comment » est de lui) ; le dialogue du Sénat, rapporté par lui en style direct : « Comment puis-je savoir que la France désire la maison de Bourbon ? Par une délibération, Sire, que je me charge de faire prendre au Sénat, et dont Votre Majesté verra immédiatement l'effet. Vous en êtes sûr ? J'en réponds, Sire » ; l'argument du principe : « un principe, il n'y en a qu'un : Louis XVIII est un principe ; c'est le roi légitime de la France » ; pour Erfurt, les thés du soir chez la princesse de la Tour et Taxis (« une manière de causer à son aise »), le conseil soufflé au tsar de faire effacer du traité l'article contre l'Autriche, le mot d'Alexandre le lendemain, « Vous vous y reconnaîtrez dans quelques endroits », et la convention « devenue si insignifiante » ; la version de son infirmité (la pension qui l'aurait laissé tomber d'une commode à quatre ans), que les historiens tiennent pour une fable qu'il s'est donnée.
Documenté (par des tiers)
La capitulation de Paris conclue à deux heures du matin le 31 mars (Houssaye, 1814) ; Napoléon au relais de la Cour de France vers onze heures du soir, la cavalerie de Belliard croisée, le général entraîné à pied sur la route sous une pluie de questions, le repli sur Fontainebleau au petit matin ; la préparation de la sortie manquée chez le préfet de police Pasquier, qui la raconte dans ses Mémoires : Mme de Rémusat portant la parole, Pasquier suggérant le mari, commandant dans la garde nationale, la compagnie de Rémusat à la barrière et le prince « très poliment invité à retourner chez lui » ; la préméditation dite dès le 3 avril par Dalberg (rapporté par Vitrolles) ; le mot au cocher, « Rue Saint-Florentin » (Lacour-Gayet) ; Nesselrode entré le premier dans Paris au matin du 31, un cosaque pour escorte, reçu par un Talleyrand à demi coiffé qui « le couvrit de poudre de la tête aux pieds en l'embrassant » (Nesselrode, Lettres et papiers), puis les hommes de la conspiration appelés, Dalberg, Pradt, le baron Louis ; le billet anonyme glissé pendant la marche au chef d'état-major Wolkonski, l'Élysée « miné », le billet montré à Talleyrand « qui ne voulut pas y croire » mais offrit sa maison « par excès de prudence » (Nesselrode) ; l'entrée des Alliés à onze heures par la barrière de Pantin, le défilé de quatre heures, la revue des Champs-Élysées à la hauteur de l'Élysée jusqu'à cinq heures, les cocardes blanches minoritaires dans une foule surtout silencieuse, « Paris resta morne » (Houssaye) ; la statue de la colonne Vendôme attaquée le soir même aux cordes et à la masse par les hommes payés de Sosthène de La Rochefoucauld et de Maubreuil, la petite Victoire tombée de sa main, la place évacuée par un bataillon du régiment Semenovski, la statue descendue le 8 avril ; la cavalerie bivouaquée aux Champs-Élysées ; le tsar arrivé vers cinq heures, venu à pied jusqu'à l'hôtel (Pradt, témoin) ; la conférence du soir au grand salon du premier étage : Alexandre, le roi de Prusse, Schwarzenberg, Liechtenstein, Nesselrode, Pozzo di Borgo, Dalberg, Talleyrand, puis Pradt et le baron Louis introduits en renfort ; les trois partis énoncés par le tsar (Houssaye) et la réponse « tout ce qui n'est pas Napoléon ou Louis XVIII est une intrigue » (Vaulabelle) ; l'ajout dicté par Alexandre, « ni avec aucun membre de sa famille » ; la déclaration signée d'Alexandre seul, contresignée Nesselrode, remise aux imprimeurs Michaud qui attendaient dans la pièce voisine et affichée deux heures après sur les murs de Paris (Pradt) ; Caulaincourt reçu à Bondy le matin vers neuf heures, revenu le soir à dix heures rue Saint-Florentin plaider la régence ; le Sénat du 1er avril (soixante-quatre sénateurs sur quatre-vingt-dix présents à Paris), le gouvernement provisoire de cinq membres, la déchéance du 2 avril ; le mot d'Erfurt rapporté par Metternich, qui le tenait de Talleyrand lui-même ; la scène de janvier 1809 aux Tuileries, une demi-heure d'injures devant le conseil restreint, suivie de la perte de la charge de grand chambellan ; la toilette poudrée, longue et publique ; les chaussures orthopédiques renforcées de métal, conservées à Valençay ; la mort le 17 mai 1838 à trois heures et demie de l'après-midi, dans ce même hôtel, la rétractation signée à six heures du matin, l'heure qu'il avait promise (Dupanloup, témoin).
Contesté, légende
Le nom de la barrière du 30 mars varie selon les récits (Champs-Élysées chez Pasquier, les Bonshommes ou Passy chez Lacour-Gayet, Enfer chez Houssaye, qui seul y met une demande de passeports) : Talleyrand n'en nomme aucune ; le texte suit Pasquier. L'auteur du billet anonyme de l'Élysée n'a jamais été identifié ; le soupçon qu'il venait de Talleyrand ou de son entourage est une inférence d'historiens, jamais prouvée ; le texte le laisse en soupçon. Le verbatim des injures de 1809 (« voleur », « lâche », « vous vendriez votre père », « je pourrais vous briser comme du verre ») vient des biographes, aucun témoin n'a laissé de récit de première main ; la scène et la disgrâce, elles, sont sûres. « De la merde dans un bas de soie » : aucune attestation de première main, lieu, date et auteur incertains ; le texte le donne pour ce qu'il est, un mot que Paris répète. « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé » : rapporté au conditionnel par Lacour-Gayet. La commode de la pension est sa propre version : les historiens tiennent l'infirmité pour de naissance. « N'oubliez pas que je suis évêque » : prêté par les biographes, absent du récit du témoin direct de sa mort.
Le dispositif
La nuit du 31 mars 1814, à l'entresol où il vit, le tsar logé au premier ; la journée revécue en scènes (la barrière, la poudre, le billet, le défilé, la colonne, le salon), Erfurt et l'algarade de 1809 en plongées. Imaginé : les gestes et les heures de la nuit, les pas du tsar au plafond, la liste des sénateurs écrite cette nuit-là (l'ouvrage réel de ces journées, ramassé en une veille), l'accueil dans l'escalier, les gravures chez le préfet, l'objection sur la famille donnée ici au maître de maison (les récits la laissent anonyme), les yeux rouges de Caulaincourt. Les répliques du salon suivent les Mémoires, Houssaye et Vaulabelle, resserrées ; la phrase de la déclaration est le texte authentique.